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"Tout le monde parle de lui", tel est, comme une ironie du sort, la traduction du nom de Jimmy Picard en Blackfoot. Cet Indien vétéran abîmé par l'expérience de la seconde guerre mondiale, souffrant de migraines atroces et de troubles de l'audition et de la vue, apparentes séquelles d'une blessure à la tête, semblait prédestiné à porter ce nom tant il est l'objet de toutes les interrogations et discussions des médecins de l'asile de Topeka, au Kansas. Là où la médecine se révèlera impuissante, la science de l'anthropologue controversé George Devereux, la thérapie psychique, triomphera et aidera Jimmy P. à retrouver son être profond.

Au delà de l'aspect documentaire qui le rend éminemment passionnant, le dernier film d'Arnaud Desplechin doit sa force et sa vérité au lien qui se tisse entre le savant et le patient, lien qui de plan en plan, de réminiscence en réminiscence, se fait un peu plus amitié et complicité. Les deux personnages s'enrichissent mutuellement de cette relation fondée sur la réciprocité, qu'illustre un plan où la main tendue de Devereux rejoint celle du vétéran.

Au fil de l'introspection vertigineuse de celui qui avant d'être un "Indien des plaines" est avant tout un individu singulier avec ses fêlures propres, nous assistons, captivés et bouleversés, à la renaissance progressive de Jimmy P., ce colosse meurtri dont la vie, les rêves et les traumatismes se cristallisent autour de trois figures féminines : Lily, Jane et Mary-Lou, la fille putative.

De consultations officielles en discussions hors de l'institution, cette plongée au cœur de l'intime part des rêves du patient analysés à l'aune de la psychanalyse pour laisser ensuite libre cours au romanesque, aux évènements qui ont jalonné la vie singulière de Jimmy. A mesure qu'il avance, le film fait de plus en plus place à des flash-back savamment insérés, nous emportant ainsi dans un tourbillon sans que nous oubliions pour autant "la recherche du sens commun" qui préoccupe Devereux.

Le film évite ainsi l'écueil du statisme dans lequel on craignait de le voir s'engluer. Le psychisme torturé du patient, en se faisant image, est ainsi rendu plus vivant et plus vrai. Desplechin déploie toutes les potentialités de la fiction dans un film qui aurait pu basculer dans une simple mise en image académique et scolaire de la rencontre de Devereux et Picard. Les scènes de la vie privée de Devereux où l'on voit la maîtresse pétulante et lucide jouée par la bouleversante Geena Kee apportent gaieté et couleurs chatoyantes en même temps qu'elles contribuent à éclairer la personnalité de l'ethnologue.

Si la réalisation, bien que rondement menée, peut sembler de facture un peu trop classique voire monotone, force est de constater que nous sommes ici dans un cinéma de la présence et que celle dégagée par les comédiens et leur parole fait que le film est loin de manquer de souffle. Benicio del Toro qui en est l'épicentre, est magistral, accroche le regard, force l'écoute. Mathieu Amalric quant à lui y est délicieux en Devereux débonnaire, fébrile et illuminé aux yeux qui pétillent, à l'irrésistible accent hongrois. Peut-être frise-t-on un peu la caricature mais le personnage que compose Amalric apporte en contrepoint un peu de légèreté face au traumatisme psychique qui se dessine en arabesque. C'est cette dynamique qui nous amène à rattacher ce film tourné à l'américaine à la filmographie de Desplechin : dénouer les névroses, débusquer les non-dits mais avec panache et dérision.

Mathieu Amalric et Benicio del Toro : la psychanalyse en avant. (source Nice Matin)

Mathieu Amalric et Benicio del Toro : la psychanalyse en avant. (source Nice Matin)

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