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Démonter pour remonter, telle est la démarche originale de Bernard Sasia avec le concours de Clémentine Yelnik dans "Robert sans Robert" (en salles le 2 octobre), le documentaire en forme de lettre d'amour qu'il adresse à Guédiguian, au trio Ascaride-Daroussin-Meylan et à Marseille, terreau fertile du cinéma du réalisateur.

Ce documentaire se tisse à partir de la voix off du chef-monteur, dont le récit joyeusement décousu, s'en remet au flux des souvenirs, et tient tout autant de la leçon de cinéma pour néophytes (qu'est-ce qu'un faux raccord?), que de la genèse et de l'exégèse du cinéma de Guédiguian. Au delà de l'aspect documentaire, de l'anecdote et du commentaire pour le moins passionnant, "Robert sans Robert" est surtout un documentaire expérimental, formidablement ludique, qui fait dialoguer les films du réalisateur, se télescoper des plans de "Marie-Jo et ses deux amours", "L'armée du crime", "Rouge midi", "Les neiges du Kilimandjaro" pour ne citer qu'eux, afin de créer une sorte de "fiction dans la fiction" récréative et montrer que le cinéma du chantre des petites gens possède une formidable unité.

"Robert sans Robert" peut être vu comme une rétrospective de trente ans d'un cinéma en prise avec le monde. A l'origine, Guédiguian souhaitait que Sasia réalise une rétrospective de sa filmographie dans le cadre du projet de "Marseille 2013-Capitale européenne de la Culture". Loin de sacrifier à un quelconque académisme, ce joyeux méli-mélo des plans de Guédiguian qui s'enchaînent à vitesse grand V, est d'une fraîcheur et d'une vivacité réjouissantes. C'est toute l'histoire et l'évolution de cette pétulante tribu de l'Estaque qui se voit retracée en images, avec humour et tendresse.

Ascaride, Daroussin, Meylan, ce trio pivot du cinéma de Guédiguian, que l'on voit tour à tour vieillir, rajeunir, mourir, revivre, changer de coiffure, passer de l'intrépidité à la résignation, se dire "je t'aime", se métamorphoser d'attaquants en attaqués (ils se font agresser dans le dernier film, "Les neiges du Kilimandjaro"). Passer d'un accent à couper au couteau à un accent plus nuancé. Des scènes les plus drôles aux plus poignantes, c'est avec émotion et délectation que l'on parcourt cette odyssée d'un cinéma artisanal qui se fait plus perfectionné à la faveur des financements et de la reconnaissance de la profession, sans renier sa sobriété originelle.

Avec un attachement que l'on ne peut que partager et une naïveté d'enfant perpétuellement émerveillé par les histoires de Guédiguian, qu'il suit et monte depuis les années 80, Bernard Sasia appelle Gérard Meylan son "héros tragique", Daroussin "son héros de cinéma" et rappelle s'il en était besoin, la puissance de jeu toute brechtienne d'Ascaride qui est la "conscience" de Guédiguian. Ses raccords fondés sur l'identité des gestes, des mots et des situations à travers la filmographie de l'auteur créent la surprise. La collusion d'images dans laquelle on se perd avec bonheur s'avère parfois bouleversante, parfois drôlatique, fidèle en cela à l'équilibre du réalisateur. Elle montre aussi que le cinéma de Guédiguian est une variation traversée par des thèmes fédérateurs : la révolte, l'amour, la mort, la politique, la joie dans l'humilité, le capitalisme dévastateur.

Les images des films, parfois scandées par la souris démiurgique du chef-monteur libre et seul dans sa tour de contrôle, sont aussi convoquées pour illustrer son travail d'orfèvre, créant ainsi un petit cours didactique et ludique. C'est que le rôle du monteur est primordial. "Je ne suis pas auteur des images, et pourtant j'écris", dit Sasia, "je rêve dans le rêve des autres". A charge pour lui d'insuffler le rythme du film, de choisir la prise la plus évocatrice, de privilégier tel ou tel plan. Témoignage prenant de ce métier de l'ombre, "Robert sans Robert", documentaire protéiforme, fait se rejoindre aventure cinématographique et aventure humaine. Guédiguian conçoit le cinéma en équipe et dans une joyeuse frénésie comme Pagnol, la figure tutélaire de la cité phocéenne. La tribu de l'Estaque accueille désormais de jeunes pousses comme Grégoire Leprince-Ringuet, qui en viennent à endosser les rôles qu'investissaient autrefois leurs pairs plus âgés. Alors que plusieurs pages de la filmographie de Guédiguian restent encore à écrire, "Robert sans Robert" sitôt la projection finie, donne envie de voir ou de revoir aux amateurs et aux autres, ses films au souffle inextinguible.

Bande annonce : la variation sur le "je t'aime". (source Dailymotion).

Tag(s) : #cinéma français, #documentaire, #Guédiguian

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