Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Imaginez que vous marchez en toute hâte dans la brume parisienne et que vous pénétrez par effraction dans un petit théâtre, où un metteur en scène, éreinté par les médiocres candidates qu'il a auditionnées, marche de long en large sur le plateau. Vous êtes le spectateur de "La Vénus à la fourrure" et vous acceptez de vous laisser ensorceler par Vanda Von Douriev, alias Vanda Jourdain, Vénus démoniaque et lascive.

Les premières minutes du film de Polanski, où Vanda (Emmanuelle Seigner) fait une apparition fracassante dans le théâtre, en même temps que le spectateur, font d'abord merveille par la drôlerie des répliques, pour se faire rapidement éreintantes. On se demande quelle mouche a piqué la critique pour encenser un film dont le personnage féminin est si caricatural, si grossièrement esquissé, avec son langage de charretière qui intercale un "putain" et un "genre" tous les trois mots (on comprendra plus tard le pourquoi et on se rangera dans la file des critiques élogieuses).Cette Vanda trop outrancière, qui semble avoir l'épaisseur et l'éventail langagier d'une collégienne d' "Entre les murs", cherche à décrocher le rôle féminin de "La Vénus à la fourrure", qu'elle ramène avec son langage de poissonnière à sa pure dimension sado-masochiste. Thomas Novatchek, le metteur en scène, lui oppose sa vision plus intello, avec des mots qu'elle trouve issus du paléolithique.

Un antagonisme en forme de lutte des classes et de lutte des sexes est d'emblée posé. Novatchek réfuterait cette interprétation, lui qui refuse que l'on juge les œuvres à l'aune d'un prisme social. Les trois coups sont frappés, et la magie opère. Novatchek accepte de donner la réplique à Vanda Jourdain et d'endosser le rôle d'Herr Kuchemski, homme cultivé tombé dans le sado-masochisme quand il était petit, à la faveur de délectables coups de bâton et de fourrure de sa tante. Novatchek (génial Mathieu Amalric) y perdra peu à peu ses prérogatives d'homme, d'adaptateur et de metteur en scène. La Vanda fictionnelle et la Vanda réelle, enjôleuses et manipulatrices en diable, auront raison de lui. Vanda au carré deviendra démiurge à la place du démiurge, intercalera une scène, modifiera les didascalies...

"Et le Tout-Puissant le frappa et le livra aux mains d'une femme..." est-il dit en exergue.

Tel Frankenstein, Novatchek est pris au piège de sa propre création. Le film, de piètre qu'il semblait au premier abord, gagne en intensité et se fait de plus en plus troublant et ensorcelant, brouillant la ligne ténue entre la fiction théâtrale et la réalité. L'actrice et le metteur en scène semblent continuer et approfondir leur joute oratoire et leur affrontement grâce aux mots des personnages de la pièce. En endossant leurs rôles, ils semblent à la fois se dédoubler et ne faire plus qu'un avec leurs personnages de fiction. De réplique en réplique, les masques tombent.

Pris dans l'engrenage, le spectateur est sans cesse surpris, dérouté mais surtout happé par cette intrigue à tiroirs, d'une inventivité et d'une malice toutes Polanskiennes. Certaines scènes à l'humour corrosif- celle de la séance de psychanalyse qui fait la satire d'un milieu intello parisien trop prévisible et celle, démesurée, de l'avant dernier coup de téléphone- font mouche. Avec le minimalisme d'un décor de théâtre et la présence de deux acteurs, Polanski signe un film habile fait d'entrelacs, éminemment théâtral sans rien renier des codes du cinéma, où la figure toute puissante du metteur en scène n'est plus qu'un pantin aux mains d'une femme. Et le plus troublant, c'est que Mathieu Amalric semble être le double du réalisateur, tant la ressemblance est frappante. La domination féminine du créateur serait-elle le fantasme de Roman Polanski?

"Et le Tout-puissant le frappa et le livra aux mains d'une femme."

Tag(s) : #cinéma français, #théâtre, #adaptation

Partager cet article

Repost 0