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L'intellectualisation ne gangrène pas la fiction

Eau, neige, le début du premier volet de "Nymphomaniac" de Lars Von Trier, tout comme le prélude d'"Antichrist" est on ne peut plus aqueux. Un plan situé à la fin du film viendra en signaler la connotation éminemment sexuelle, si besoin en était. Cette eau qui exsude de tous les murs et du ciel renvoie aux humeurs particulièrement prodigues et à la libido gargantuesque de Joe. L'intérêt de "Nymphomaniac", volume 1, vient d'une part de ce qu'il procède par métaphores et symboles, qui ne vont pas, cette fois-ci (contrairement à "Antichrist") jusqu'à dynamiter le récit. La fiction et la théorie s'équilibrent ici parfaitement, via l'échange entre Joe et Seligman (Stellan Skarsgard), le bon Samaritain qui l'a recueillie dans son humble demeure, après l'avoir retrouvée dans la rue, à terre, le visage tuméfié. La parole de Seligman est là pour intellectualiser et auréoler d'une symbolique les évènements qui jalonnent l'épopée vaginale de Joe, montrés au fil des flash-backs comme une expérience brute. Tantôt du côté du trivial (la pêche à la mouche), tantôt du côté du sublime (le pluralisme des partenaires comme polyphonie musicale, le Cantus Firmus de Bach à l'appui), les allégories viennent transcender, voire expliciter la monomanie de Joe.

Un récit fascinant

Au récit-cadre très apaisant dans lequel une Joe d'un calme olympien (Charlotte Gainsbourg, dans la note) relate ses "prospérités du vice" et les infléchissements de sa nymphomanie, se juxtaposent dans un contraste saisissant les scènes effrénées de sa jeunesse. L'architecture du film rappelle celle des romans Sadiens, tels "Juliette" ou "Justine", où les héroïnes font à une oreille inconnue la relation de leur odyssée du vice ou de la vertu, à cette différence près que "Nymphomaniac" ne s'enlise jamais dans la réitération. C'est littéralement fascinés et happés par le récit et les flashs-backs que l'on progresse dans l'histoire de la nymphomanie de Joe, au fil de cinq chapitres très balisés où les scènes de sexe, d'ailleurs assez peu nombreuses dans ce premier volet -tout est relatif, on est chez Lars Von Trier-, ne sont jamais excédentaires.

Haro sur l'amour

Toute l'immoralité du film -si immoralité il y a- se situe du côté de la personnalité complexe de Joe, qui se définit elle-même rétrospectivement comme quelqu'un de mauvais. Refusant une société qui sacralise l'amour, Joe se fait fort de multiplier les partenaires, considérés comme autant d'hommes-objets, et telle un Dom Juan féminin, se désintéresse d'eux une fois son désir assouvi. Exception faite de Jérôme (Shia LaBoeuf, parfait), un ancien partenaire, qu'elle retrouve sur sa route par deux fois (Von Trier moque d'ailleurs cette coïncidence toute romanesque ~~) et dont elle finit par s'éprendre. Mais amour et jouissance sexuelle sont incompatibles chez elle; la dernière scène de ce premier volet (la seule scène d'amour du film), conclu avec brio et panache, à cet égard, explicite.

Stacy Martin, la révélation

Stacy Martin, qui endosse le rôle de Joe adolescente et jeune femme, crève littéralement l'écran et manque presque, par son écrasante présence, de voler la vedette à notre Charlotte nationale. Avec nuances et subtilité, elle dévoile, sous la réserve apparente de la jeune fille de bonne famille, une partition lascive faite de concupiscence et de sensualité et confère ainsi au personnage de Joe toute la richesse et la complexité requises. Rien que pour elle, le film vaut le détour.

Mélancolie, sexe et humour : un combo intelligent

Entre Rammstein et Chostakovitch, la bande originale illustre à elle seule les deux polarités du film. Les plans contemplatifs d'une nature prodigue, les inserts de plans théoriques et les scènes intimistes à la Bergman viennent contrebalancer les scènes de sexe effréné et scènes d'une cruauté implacable, dont au premier chef il convient de citer celle, magistrale, où Uma Thurman campe une femme délaissée et jalouse, avec un jusqu'au-boutisme saisissant. "Nymphomaniac" volume 1, loin de se satisfaire de l'étiquette de "porno" est un film corrosif, piquant, extrêmement intelligent, porté par une réalisation protéiforme et audacieuse. L'humour et la malice, omniprésents dans les flash-backs le disputent à la mélancolie du récit au présent. Avec ce premier volet, Lars Von Trier a engendré un doux monstre de cinéma, presque "soft" par rapport à ce qu'on pouvait en attendre. "La vie de Joe", chapitre 5 à 8, sera, au vu du teaser de la fin et de la progression du récit, bien plus radical, bien plus trash. "Nymphomaniac" a en effet quelque chose de l'élan impétueux de "la Vie d'Adèle" et les gros plans incessants sur le visage de Stacy Martin nous ramènent à l'époque pas si lointaine où celui d'Adèle Exarchopoulos, d'une sensualité solaire, monopolisait nos toiles.

Chasse à l'homme, sachet de chocolats à la clé pour la gagnante. Avec Sophie Clark, vraie sosie de Kirsten Dunst.

Chasse à l'homme, sachet de chocolats à la clé pour la gagnante. Avec Sophie Clark, vraie sosie de Kirsten Dunst.

Tag(s) : #Lars Von Trier, #Charlotte Gainsbourg, #Int -12

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