Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le biopic que Jalil Lespert consacre à Yves Saint-Laurent est semblable à un électrocardiogramme : il donne à voir des pulsations normales, régulières; puis la courbe s'effraie, son rythme cardiaque s'affole et c'est la fin. Retraçant la vie du créateur de son entrée dans la maison Dior en 1957 jusqu'aux Ballets russes de 1976, le film suit l'ascension artistique en même temps que la descente aux enfers de ce forçat de la mode. L'homme perfectionniste des premiers défilés, soucieux d'apprêter ses mannequins dans les moindres détails ne sera plus en 1976, sous l'effet des paradis artificiels habilement fourrés dans de petites douceurs, que l'ombre de lui-même, une ombre qui se relèvera dans un dernier sursaut pour aller saluer son public.

Les scènes intimistes rachètent de justesse ce qui n'aurait pu être qu'un "film-musée"

Le réalisateur choisit, à juste titre, d'adopter le point de vue de Pierre Bergé, compagnon, amant, soutien indéfectible et factotum (au sens noble du terme) au service du génie de Saint-Laurent. La voix indispensable de l'homme d'affaires, que Guillaume Gallienne incarne à la perfection, lui permet d'entrelacer habilement le public et le privé, l'intime et le déferlement médiatique. En tissant son long métrage autour de la relation passionnée et destructrice du couturier et de l'homme d'affaires, le film de Jalil Lespert parvient, de justesse, à éviter l'écueil du film-musée. Les scènes intimistes, (minimalistes au regard du reste du film) entre Saint-Laurent et Bergé, chargées d'érotisme et de tensions latentes, sont les plus réussies. Au fil de ces scènes et des regards aussi intenses que scrutateurs portés par l'homme d'affaires sur son protégé se dessinent en creux deux personnalités diamétralement opposées, dont l'une serait l'incarnation du cœur et du génie créateur, l'autre celle de la raison et de la logistique. Il faut bien ces deux antagonistes pour construire un empire : "Le talent tu l'as le reste je m'en occupe, dixit Bergé.

Une dernière partie semblable à une succession de clips

Pour le reste, tout n'est que bruit et fureur, à l'image de la vie tempétueuse du génial créateur. Si la première moitié du film est d'une rare élégance et d'une grande sobriété à l'image des premières créations sous les auspices de la maison Dior, la seconde partie sombre dans un déferlement de musique et d'images de nights-clubs, d'orgies mondaines et de podiums qui engloutissent le portrait et le propos. Vous me direz que c'est justifié, n'empêche que ce bout-à-bout de clips dans le dernier tiers du film, malgré l'excellent son de Ibrahim Maalouf et le soin apporté à la reconstitution et à la réalisation, finit par lasser.

Excellentes reconstitution, mais quelques carences de scénario

Grâce au soutien de la fondation Pierre Bergé, l'équipe du film a eu à sa disposition les créations d'Yves Saint-Laurent. Donnant-donnant. Les robes apportent au film l'estampille authentique YSL, tandis que le biopic fait office de formidable écrin pour les faire revivre sur la plastique parfaite de Charlotte Le Bon, impeccable dans le rôle de Victoire, muse du créateur. Chapeau bas pour la reconstitution et la restitution du climat des années 1950-1970. Mais on serait tenté de dire comme les critiques du premier défilé made in Saint-Laurent, tant le film s'enlise parfois à la lisière frivole des podiums, que "Tout cela est soigneux et un peu plat", n'était l'interprétation magistrale de Pierre Niney et de Guillaume Gallienne, qui parviennent à combler les trous d'air du scénario.

GéNi(e)ney

Au delà de la ressemblance, manifeste, Pierre Niney est confondant dans le rôle de cet homme frêle aux multiples fêlures, diagnostiqué maniaco-dépressif à l'hôpital du Val-de-Grâce, à la suite de son ordre d'incorporation pour l'Algérie, sa terre natale. Restituant parfaitement la fébrilité, la nervosité et l'élocution si précise du couturier qu'elle fait écho à sa détermination sans faille tout en rappelant celle d'un Luchini sans ses outrances, Pierre Niney livre encore une fois une véritable performance d'acteur, tout en nuance et en subtilité. Guillaume Gallienne, son compère du Français, incarne admirablement Pierre Bergé, roc pudique à la sensibilité rentrée et aux désillusions larvées. Sans le cachet Comédie-Française, le biopic de Jalil Lespert eût, de bout en bout, cruellement manqué de souffle.

Les scènes chargées d'érotisme sont les plus réussies.  © WY Productions – SND – Cinéfrance 1888 – Hérodiade – Umedia

Les scènes chargées d'érotisme sont les plus réussies. © WY Productions – SND – Cinéfrance 1888 – Hérodiade – Umedia

Tag(s) : #biopic, #mode, #Niney, #Comédie-Française

Partager cet article

Repost 0