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Il y a, dans le nom de famille de Pierre Salvadori, la racine du verbe "salvare", qui en italien, signifie "sauver". Comme pour honorer son patronyme, ce réalisateur singulier place toujours de bonnes âmes sur le chemin de ses personnages dépressifs. Ainsi de Daniel Auteuil, qui empêche José Garcia de se suicider dans "Après vous..." ou d'Audrey Tautou qui met au point un subterfuge épistolaire pour redonner goût à la vie à une Nathalie Baye au bout du rouleau dans "De vrais mensonges". Si, comme le disait Vian, "L'humour, c'est la politesse du désespoir", alors Salvadori est un réalisateur très poli, qui emporte ses personnages dépressifs dans un tourbillon de folie douce avec un admirable allant et un sens du rythme certain. "Dans la cour" suit la même recette, même s'il se teinte par moments d'un arrière fond beaucoup plus noir que celui de ses précédents films.

"Petites fissures, grandes fêlures" dit l'affiche

Antoine (Gustave Kervern), fatigué de ses insomnies, décide, en plein concert, d'arrêter la scène. Il décroche un boulot de gardien dans un immeuble de l'est parisien, possédé par un couple de retraités, Mathilde (Catherine Deneuve) et Serge (Féodor Atkine). Alors que Mathilde cherche à s'oublier en s'activant pour une association caritative et en faisant la lecture à un aveugle, elle découvre une énorme fissure dans son mur. En proie à une monomanie qui dévoilera peu à peu l'ampleur de sa folie, dont la lézarde murale est à la fois l'étincelle et le garde fou, Mathilde va trouver en la personne rassurante d'Antoine un antidote à son exubérante dépression.

Une galerie de personnages hauts en couleur

Autour d'eux gravitent les habitants de l'immeuble, qui, question déglingue, ne sont pas en reste. Entre un Pio Marmaï perpétuellement défoncé qui entrepose des vélos dérobés dans la cour dans l'hypothétique espoir de les revendre, un SDF d'origine russe qui se fait l'apôtre d'une secte et en profite pour squatter l'immeuble et un Nicolas Bouchaud qui passe son temps à traquer les moindres bruits de l'immeuble, "Dans la cour" est une sorte de cour des miracles, au sens brindezingue du terme.

Chronique de la folie ordinaire

Après "Chacun cherche son chat", "Les femmes du 6e étage", "Le hérisson", "La cage dorée", "Dans la cour" vient s'ajouter aux films de cour d'immeuble. Salvadori fait de ce quasi huis-clos un microcosme de la dépression où la folie douce des personnages se nimbe bien souvent d'absurde et de poésie. Chronique de la folie ordinaire qui se transforme en folie extraordinaire grâce au cocasse des situations et des dialogues, "Dans la cour" révèle en creux, un accablement et une neurasthénie symptomatiques de notre société individualiste où les espoirs déçus et la solitude cultivent le désespoir et les névroses. Malgré le voile de la comédie, ce ballet de personnages azimutés nous tend un miroir.

Le rire et l'émotion sont indissociables

La démence et les obsessions des personnages prennent un tour comique, qui, loin de l'occulter, va jusqu'à accuser la profondeur du malaise. La force et l'efficacité de cette dramédie (le néologisme sied particulièrement bien à "Dans la cour") provient du fait que le rire est indissociable d'une certaine tristesse et de l'attendrissement du spectateur pour les personnages. Mieux, le rire et l'émotion sont comme le recto et le verso des situations que met en scène Salvadori.

Un film imprévisible

Toutes les extravagances des habitants de l'immeuble rejaillissent sur ce pauvre gardien et vont jusqu'à mettre à distance son propre mal-être. Antoine, radeau de sauvetage d'une Mathilde qui sombre dans sa démence au vu et au su de tout l'immeuble (la scène de la réunion de copropriété noue l'estomac), semble maintenir sa dépression à l'arrière-plan... Il lui concocte un pèlerinage thérapeutique qui tourne au fiasco. Le film avance, imprévisible, guidé par l'hystérie de Deneuve et glisse, avec délicatesse et sensibilité, vers une noirceur qui devient impossible à rédimer par le rire.

Une pléiade de grands acteurs

"Dans la cour", s'il démontre avec encore plus de force qu'"Elle s'en va", la grandeur tragi-comique de Catherine Deneuve qui s'avère très crédible dans ce rôle de petite bourgeoise désaxée, révèle aussi un formidable acteur, Gustave Kervern, qui habite le champ de sa présence triste et clownesque. Féodor Atkine, trop rare à l'écran, est superbe tandis que l'excellent Nicolas Bouchaud tire avec maestria sa partition du côté du théâtre et que le beau Pio Marmaï nous réserve quelques crises de rire. Servi par cette pléiade de grands acteurs, "Dans la cour" est une succession de petits moments de grâce (paraphrasons NKM!) au cœur même de la disgrâce.

Des moments de grâce servis par les formidables Catherine Deneuve et Gustave Kervern. (Source de l'image :  Allociné)

Des moments de grâce servis par les formidables Catherine Deneuve et Gustave Kervern. (Source de l'image : Allociné)

Tag(s) : #dramédie, #Deneuve

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