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En amour aussi il existe une théorie du genre. Celle qui veut que l'on ne soit séduit(e) que par des hommes ou des femmes qui correspondent à un idéal préétabli, physique ou intellectuel. Qui veut que l'homme érudit recherche la femme cultivée. A rebours de cette théorie, Clément (Loïc Corbery), professeur de philosophie muté à Arras, jette son dévolu sur Jenifer (Emilie Dequenne), coiffeuse. Le scénario du dernier film de Lucas Belvaux, "Pas son genre", semble s'inscrire délibérément dans la filiation de "La dentellière" de Claude Goretta, adapté du roman de Pascal Lainé, où Isabelle Huppert, coiffeuse aussi mutique que Dequenne est exubérante, se perdait dans une relation avec un étudiant en lettres. "Pas son genre" raconte sensiblement la même histoire, celle d'une relation amoureuse gangrénée par un décalage culturel abyssal. Mais ici l'incompatibilité socio-culturelle se double d'une incompatibilité de l'ordre du sentiment entre Clément, "coeur en hiver" distant, réfractaire à l'engagement et Jenifer, amoureuse entière, lancée à corps perdu dans cette relation dont elle mesure toutefois la précarité.

Adaptée du roman éponyme de Philippe Vilain, "Pas son genre" emprunte les codes de la comédie romantique (d'où son côté prévisible) pour les mener, peu à peu, vers un drame intimiste où les personnages peuvent enfin s'étoffer. Avant cela, il aura fallu subir une typologie éreintante, et même presque gênante, des préférences culturelles du prof de philo et de la coiffeuse. Kant versus Anna Gavalda et les tabloïds; l'opéra versus le karaoké, le tout enrobé par une antithèse chronique et fastidieuse entre Paris et la province. A force d'accuser le contraste en appuyant à chaque instant sur les antipodes culturelles qui séparent les deux amants, le film finit par fatiguer et ses personnages menacent de se réduire à des stéréotypes. Pourquoi Belvaux, cinéaste tout en nuances, s'ingénie-t-il sans cesse à mettre des sous-titres, à sur-appuyer les états d'âme de sa protagoniste? Chaque chansons de karaoké chantée par Jenifer correspond à sa situation sentimentale : "You can't hurry love" en guise de prélude à la rencontre et "I will survive" comme clap de fin. Heureusement, le film parvient à se libérer - mais toujours provisoirement- des clichés pour autopsier ce couple que sépare jusqu'à la façon d'aimer.

Au delà de la tentative d'assimilation culturelle où chacun essaie de faire un pas vers les références de l'autre (il lui lit Zola, Proust; elle l'emmène voir un film avec Jennifer Aniston et l'initie au karaoké), Jenifer voudrait voir Clément vibrer autant qu'elle au diapason de leur relation. Peine perdue. Cet handicapé du sentiment, haï par ses ex, a beau théoriser tant qu'il peut sur l'Eros, ses ailes de géant l'empêchent d'aimer, en tout cas de manifester les stigmates de l'amour. Tel un spectateur détaché, Clément regarde Jenifer se débattre seule, se questionner et le questionner sur le socle de leur amour. Fine stratège, Jenifer se laissera désirer pour essayer de titiller la corde de la sensibilité et de la jalousie chez le philosophe. A la fois lucide sur la fragilité de leur union et animée par le désir de la rendre durable, elle s'implique pour sauver ce couple mort-né et faire comprendre à Clément qu'on ne badine pas avec l'amour.

La caméra de Belvaux, telle une caresse sur les visages de ses personnages, épouse les méandres du sentiment et débusque les moindres nuances à grand renfort de plans rapprochés. Avec une grande acuité et une sensibilité à fleur de peau qui rappellent "Après la vie", le réalisateur de "Rapt" dissèque une relation à deux vitesses, faite d'incompréhension et d'incommunicabilité. Son film, une fois les clivages socio-culturels relégués au second plan, devient une parabole très juste du hiatus entre le désir de l'homme et celui de la femme.

Emilie Dequenne, rompue aux situations de crise ("A perdre la raison", "La fille du RER"), irradie le film de sa présence solaire et montre encore une fois son formidable nuancier de jeu en se délitant, sourdement mais sûrement, derrière un sourire de façade. Pour sa première apparition à l'écran, Loïc Corbery, sociétaire de la Comédie-Française, compose un Clément aussi ambivalent qu'attachant. Excellent directeur d'acteurs, Belvaux parvient souvent à instaurer un grand malaise, au gré de scènes fortes (le baptême karaoké de Clément) qui exacerbent le film. "Pas son genre" est un film profond et intense, qui ne parvient jamais toutefois à se délester totalement de cette catégorisation socio-culturelle simpliste qu'il traîne comme un boulet.

Entre "La dentellière et "Un coeur en hiver".  Source de l'image : UGC

Entre "La dentellière et "Un coeur en hiver". Source de l'image : UGC

Tag(s) : #comédie romantique, #drame intimiste

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