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En 1999, les frères Dardenne recevaient la palme d'or pour "Rosetta". Ils y filmaient la course éperdue d'une jeune fille issue du lumpenprolétariat, prête à tout pour retrouver du travail et mener une vie normale. Quinze ans après, ils racontent un autre parcours du combattant, celui de Sandra, mariée et mère de deux enfants, pour conserver sa place au sein d'une usine de panneaux solaires. Son sort est suspendu au vote des salariés, sommés de choisir entre leur prime de 1000 euros et le maintien de l'emploi de Sandra. Choix cornélien pour qui a un tant soit peu d'empathie. Après un premier vote biaisé par les manœuvres d'intimidation du patron, Juliette, l'amie de Sandra, obtient du contremaître la tenue d'un nouveau scrutin pour le lundi. Sandra a deux jours et une nuit pour convaincre ses collègues de renoncer à leur prime.

"Deux jours, une nuit" semble former un diptyque avec "Rosetta". Fabrizio Rongione (ici le mari de Sandra) joue, comme dans "Rosetta", le pilier, le soutien de l'héroïne tandis qu'Olivier Gourmet prolonge dans "Deux jours, une nuit" son rôle de patron sans scrupules. Acteurs aux mêmes postes, caméra chevillée au corps sans cesse en mouvement des protagonistes, battantes qui se parlent à elles-mêmes pour ne pas sombrer, jusqu'au boutisme de la lutte, tout concourt à rapprocher les deux films, même si "Deux jours, une nuit" est résolument moins noir, moins misérabiliste que son pendant de 1999. Ce n'est pas un hasard si l'atmosphère brumeuse de "Rosetta" et de "L'enfant" a cédé la place à un soleil qui darde ses rayons sur le dos frêle et vouté de Marion Cotillard et sur les pavillons ocre interchangeables de la ville belge. Sous le joug du capitalisme, il y a peut-être un salut à condition qu'un réseau de solidarité se tisse, transcende les intérêts individuels. C'est à cette interrogation humaniste que les frères Dardenne tentent de répondre, en ménageant un suspens qui court du début à la fin de ces deux jours et une nuit, presque aussi éprouvants pour le spectateur que pour l'héroïne.

Eprouvants parce que l'on ressent presque viscéralement la peur, le désarroi et les joies fugaces de Sandra, que l'on tremble avec elle dans l'attente de chaque réponse de chacun de ses collègues. Le film ne se départit jamais de cette tension psychologique, qui habite chaque plan. Le spectateur, de plain pied dans le présent incertain de Sandra, épouse son attente anxieuse. Un rire, un sourire sur le visage ravagé de l'héroïne, atteinte d'une dépression qui lui vaut d'être sur la sellette, vous arrachent un sourire mâtiné de larmes. "Deux jours, une nuit" est une course de fond haletante, un film en constante vibration, suspendu au corps et aux expressions de Marion Cotillard qui n'a jamais été si bouleversante, si juste.

Si la caméra quitte Sandra quelques instants, c'est pour quêter les réponses des salariés. Lorsque la protagoniste est réunie dans le même plan avec un collègue, elle est séparée de celui-ci par une ligne de fracture (une aspérité du mur) qui n'augure rien de bon. Sauf dans une scène, magnifique, solaire, où l'un d'eux exprime sa culpabilité et lui annonce, en larmes, qu'il votera pour elle.

Certains voudraient ménager la chèvre et le chou, et on les comprend, même si cette utopie n'est pas soluble dans la pensée capitaliste. D'autres s'accrochent mordicus à leur prime, sans faire dans l'empathie. D'autres expriment leur embarras et leur volonté de soutenir leur collègue, sans pour autant pouvoir renoncer au nécessaire pécule. C'est que la plupart des salariés sont dans une situation égale, voire plus préoccupante, que celle Sandra, acculés par les dettes, submergés par les emprunts, tenus d'assurer la survie d'une famille avec seulement un salaire.

Toutes les portes qui s'ouvrent sur des collègues à convaincre sont autant de fenêtres sur des situations sociales aussi semblables que diverses. L'ensemble des salariés forment une sorte de chœur, qui psalmodie une même angoisse, et qui, par là-même amplifie, donne une résonance à la détresse de Sandra. Si, elle répète une douzaine de fois et invariablement son plaidoyer - la situation n'est guère propice à l'exercice de style à la Queneau-, cette répétition, loin d'être fastidieuse, devient litanie, refrain. Comme François Villon, pauvre hère des temps jadis, Sandra, conscience que le système inique gangrène les rapports sociaux, pourrait dire : "Frères humains [...], n'ayez les cœurs contre [moi] endurcis".

En une série de plans-séquences qui semblent, comme toujours chez les Dardenne, être filmés d'un seul tenant, les frères belges dressent avec la radicalité sans tapage qui leur est coutumière, le procès d'un capitalisme effréné en face duquel il convient de faire front, ensemble. Ensemble, c'est à dire d'abord en couple, grâce au soutien d'un mari optimiste, aimant, rassurant. Puis en groupe, dans la chaleur et la fièvre de la cohésion, de la lutte.

Au dernier plan, superbe, qu'aucune musique additionnelle ne viendra alourdir ni surligner, succède un générique tout aussi silencieux. Les frères Dardenne ne recourent pas aux artefacts. C'est à cette capacité à émouvoir et à tenir en haleine avec trois bouts de ficelle, à la force du jeu d'une actrice sans fard que l'on reconnaît le vrai cinéma. Celui dont on ressort aussi lessivé que grandi. Troisième Palme pour les Dardenne? Quoi qu'il en soit, il y a fort à parier que la course folle de Marion Cotillard débouche sur le plateau du Palais des festivals, pour un prix d'interprétation amplement mérité.

Une course de fond haletante contre un système capitaliste inique. Source image:Les films du Fleuve.

Une course de fond haletante contre un système capitaliste inique. Source image:Les films du Fleuve.

Tag(s) : #Dardenne, #Cotillard

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