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Une chambre d'hôtel dans la touffeur d'une après-midi d'été. A l'intérieur de cet îlot de fraîcheur qui laisse doucement filtrer le bruit et la lumière du dehors, un homme et une femme finissent de s'étreindre. Dans cette délicieuse langueur post-coïtale les mots échangés paraissent anodins, insignifiants "Tu m'aimes, Julien? [...] Tu pourrais passer toute ta vie avec moi?" questionne l'amante. Ce à quoi l'homme répond "oui", sans se douter que ces paroles proférées avec un certain détachement scelleront son malheureux destin. Sa maîtresse l'a mordu à la lèvre, marquant ainsi de son sceau cet homme marié auquel elle demande juste après : "Si je devenais libre, tu te rendrais libre aussi?". Pas de réaction de l'amant, et pour cause, l'époux de la femme vient de sortir de la gare d'en face. L'absence de réponse vaut-elle assentiment? En tout cas, la question prend tout son sens rétrospectivement.

A l'indolence et à l'érotisme de la scène d'adultère succède l'atmosphère froide d'une salle d'interrogatoire. L'homme, Julien Gahyde (Mathieu Amalric) y est questionné sur sa relation avec son amante, Esther Despierre (Stéphanie Cléau). Un crime a sans doute été commis. On parie, évidemment, sur le crime passionnel. Mais quel conjoint, quand, par qui? Le protagoniste se replonge, à l'occasion de l'interrogatoire, au cœur de l'engrenage qui lui vaut d'être écroué. Ses souvenirs, intacts, sont retranscrits par des flashs-backs, que les mots du juge (remarquable Laurent Poitrenaux) viennent disséquer.

Les dialogues des amants sont passés au filtre, les mots, d'anodins, deviennent capitaux. "La vie est différente quand on la vit et quand on l'épluche", dit à juste titre Julien. Les scènes d'interrogatoire et le passé revécu s'enchevêtrent en arabesque, au gré d'un montage aussi subtil et efficace que la narration de Simenon. Si le réalisateur filme les réminiscences de son personnage sous la forme de magnifiques plans séquences et s'il segmente les plans d'interrogatoire, c'est pour mieux montrer l'unité du souvenir, déformé, dépecé par la machine judiciaire.

Tout en restant globalement fidèle au roman du prolifique Simenon, le non moins stackanoviste Mathieu Amalric a choisi d'actualiser l'intrigue, en la transposant à notre époque. Aussi le film perd-il la saveur toute balzacienne que recelait le roman (la province étouffante, les commérages..). Délesté de quelques aspects savoureux du livre (le propriétaire de l'hôtel n'est plus le frère qui couvrait l'adultère chez Simenon ; le personnage n'est plus le coureur de jupons que dépeignait le roman), le film perd un peu du sel romanesque. En dépit de ces quelques réserves, "La chambre bleue", présenté à Cannes dans la sélection "Un certain regard" est une adaptation remarquable du polar à rebours de l'inventeur de Maigret.

Le réalisateur du pétaradant "Tournée" restitue avec précision la puissance sensorielle du roman, (notamment dans la scène inaugurale qui est une splendeur) et crée un faisceau de correspondances qui donnent une cohérence formelle au film en même temps qu'elles permettent d'instiller, par petites touches et avec sobriété, un certain suspens. Une tache de sang fait ainsi écho à une tache de confiture qui aura son importance tandis que la tapisserie bleutée du palais de Justice rappelle cruellement celle de la chambre bleue. Dans cette mise en scène où le minimalisme le dispute à la précision, le drame, corseté par la musique épurée de Grégoire Hetzel, sourd discrètement de chaque séquence, la mécanique implacable tisse sa toile au gré des regards, des mots échangés, des lettres.

S'il évoque « les Diaboliques » de Clouzot, « La chambre bleue » tient des films de Chabrol, dans sa capacité à installer, l'air de rien, une gradation dans le mystère et à cultiver les personnages insondables. La dernière réplique, qui est aussi celle du roman, sonne comme un couperet. Stéphanie Cléau, compagne d'Amalric à la ville, est saisissante dans le rôle de la brune volcanique tandis que Léa Drucker, endosse avec la retenue nécessaire le rôle de la femme légitime. Mathieu Amalric est excellent. Hagard, impénétrable, il exprime avec une impressionnante virtuosité les tourments de ce personnage aux prises avec une machination qui semble le dépasser. Une composition qui n'est pas sans rappeler celle qu'il livrait dans le dernier film des frères Larrieu, dont le titre « L'amour est un crime parfait » condense parfaitement l'intrigue vertigineuse de ce drame d'alcôve qu'est « La chambre bleue ».

Si j'étais libre, tu te rendrais libre aussi?

"La chambre bleue" de et avec Mathieu Amalric : l'amour est un crime parfait
Tag(s) : #polar, #Simenon, #Amalric

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