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Que faire quand on a 29 ans et qu'on est bardé de diplômes? Travailler, pardi! Sébastien Morin (Baptiste Lecaplain), comme le célèbre Bartleby de Melville, préfère "ne pas" et choisit d'employer son énergie à éviter le travail au lieu de le rechercher. Cet angelot nonchalant dont le canapé constitue le seul horizon, débarque dans une coloc parisienne occupée par Anna (Charlotte Le Bon), jeune femme pétillante et ambitieuse et Bruno (Félix Moati), qui accumule petits boulots et séances d'onanisme, faute de mieux.

Sébastien, sorte d'Oblomov des temps modernes, biaise alors toute activité, aussi récréative et galvanisante soit-elle (sorties, drague...), arguant qu'il préfère "rêver sa vie plutôt que de la vivre". Une éthique de la fainéantise d'autant plus surprenante de la part d'un surdiplômé, qui adore apprendre mais se refuse à entrer dans la vie active. Alors, en bon contemplatif, il lit Bukowski et Garcia Marquez, rit des aventures de Gaston Lagaffe, cet alter ego inadapté au monde de l'entreprise, et passe des soirées de couch potato avec l'infortuné Bruno qui lorgne, sans succès, sur leur sémillante colocataire. Et puis, comme il faut quand même croûter et payer le loyer, Sébastien s'acquitte de ses rendez-vous auprès d'un conseiller aussi débonnaire que conciliant (Denis Podalydès, qui vivait aussi aux antipodes de la vie active dans "Huis fois debout" de Xabi Molia), qui le couvre pour lui permettre de toucher le RSA. Elle est pas belle, la vie?

Benjamin Guedj adapte ici un roman de Romain Monnery, "Libre, seul et assoupi" et livre un premier long-métrage aussi curieux que foisonnant qui convoque à la fois la trilogie de Cédric Klapisch dans la forme (voix off du personnage, plans du métro en surimpression) et dans le fond (les joies de la coloc, même franco-française) et l'univers du stand-up (d'où vient Lecaplain) dans sa vocation à accumuler monologues humoristiques et démonstrations désopilantes. Ajoutez à cela un zeste de "Nuit au musée". Sur les conseils de Bruno, vigile "slipiste", Sébastien et Bruno déambulent en slip parmi les animaux empaillés, ce qui nous mène à une conclusion toute Houellebecquienne : "Les hommes ne pensent qu'à se balader en slip".

C'est que le film - surtout au début- croule sous une avalanche de punchlines, où l'on apprend que "Travail, ça vient du latin tripalium, torturer" ou qu'"Y a jamais de belle femme à poil dans les histoires qui font comprendre la vie". Devant "Libre et assoupi", on est comme devant un pote qui ferait bien souvent des vannes qui tombent à plat, mais qui, par là-même, nous ferait rire. Toujours bon enfant, jamais vulgaires, énoncées avec une malice communicative, les blagounettes de Sébastien, Bruno et les autres excitent les zygomatiques même si elles semblent souvent rédigées sur un coin de table. Ainsi, une des phrases de Sébastien s'érige-t-elle en manifeste du film : "C'est nul comme vanne, mais vous avez rigolé".

"Libre et assoupi" parvient à faire oublier ses petites imperfections grâce à son capital sympathie dû à la présence de la pétulante Charlotte Le Bon, au charme flegmatique et dégingandé de Lecaplain et à l'excellent Félix Moati qui -et surtout dans la scène au musée- rappelle rien moins que le grand Bébel.

Même s'il semble parfois privilégier l'art de la saynète à celui du scénario, le film ne perd jamais de vue son sujet. Conte philosophique débité sur un ton potache, plaidoyer pour l'oisiveté, "Libre et assoupi" est une comédie aussi charmante qu'inattendue, aussi survoltée que son protagoniste est flegmatique. Mention spéciale à l'excellent Denis Podalydès qui se trémousse en slip dans son bureau austère.

Derrière une façade désopilante, cette fantaisie sans prétention a le mérite de rappeler une vérité fondamentale, " on est défini par ce que l'on fait mais pas par ce que l'on est" et d'évoquer, en creux, l'ostracisme qui touche les inactifs et les marginaux. "Non les braves gens n'aiment pas que/ L'on suive une autre route qu'eux". Ou, comme disait aussi Brassens : "Je vivais à l'écart de la place publique/ serein, contemplatif, ténébreux, bucolique"...

Soirée "couch potato". Baptiste Lecaplain et Felix Moati. Source image :  Unifrance.org

Soirée "couch potato". Baptiste Lecaplain et Felix Moati. Source image : Unifrance.org

"Travailler, ça vient du latin "tripalium", torturer"

Tag(s) : #comédie, #conte, #Charlotte Le Bon, #baptiste lecaplain, #Felix Moati

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