Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La rareté est mère d'originalité et de singularité. C'est ce que l'on se dit en retraçant le parcours de Pascale Ferran, qui, après le succès de Lady Chatterley en 2006, s'était volatilisée pour ne revenir sur le devant de la scène qu'au dernier Festival de Cannes avec son "Bird People", présenté dans la sélection "Un certain regard". Ce titre de section sied d'ailleurs à merveille à "Bird people", qui témoigne de toute l'acuité et de la finesse du regard de la réalisatrice sur un monde contemporain en pleine ébullition, sursaturé de flux aussi bien physiques que télématiques.

Tout commence (comme dans "Petits arrangements avec les morts") par des scènes de foule, où l'on voit s'entrecroiser d'innombrables trajectoires, celles des milliers de Franciliens abonnés aux trajets quotidiens en RER. Serrés les uns contre les autres dans la rame, créant chacun leur bulle d'intimité au sein d'un espace public, ils donnent l'image de solitudes juxtaposées. Le ton est donné : Bird people va s'intéresser pendant deux courtes heures aux solitudes mitoyennes qui peuplent un hôtel impersonnel de standing sis en face de l'aéroport de Roissy. Soit un ingénieur américain en transit, Gary (Josh Charles, excellent), qui décide du jour au lendemain de plaquer boulot, femme et enfants et Audrey (Anaïs Demoustier, épatante, qui trouve là son plus beau rôle), jeune femme de chambre qui travaille à l'hôtel pour financer des études qu'elle a laissées de côté.

"Bird people" est un film sur le lien, où plutôt la raréfaction du lien dans un monde hyperconnecté où l'espace métrique (le lieu où l'on se trouve physiquement) compte moins que l'espace topologique (cet espace sans frontières ni distances auquel Internet donne accès), pour reprendre la terminologie de Michel Serres. Retranché dans sa chambre d'hôtel, Gary n'a de liens qu'avec des personnes situées à des milliers de kilomètres de distance, sa femme et ses collaborateurs, avec lesquels il communique via Skype, mails et téléphone. Audrey, quant à elle, est seule. A peine un vague écouteur vient-il matérialiser la relation de pure forme qu'elle entretient avec sa collègue étudiante (Camélia Jordana). Promenant son regard mi-discret, mi-malicieux sur les fenêtres qui font face à son appartement, sur les clients qui peuplent l'hôtel et enfin sur l'aéroport, elle semble désireuse de rétablir des liens, aussi ténus soient-ils.

Même s'ils appartiennent à deux classes sociales différentes, Gary et Audrey (qui ne se rencontreront que brièvement à la fin du film) sont assujettis aux mêmes pressions : leur hiérarchie, leur cahier des charges (les chambres à faire pour l'une, les voyages d'affaires pour l'autre)... Angoissé, proche du burn-out, Gary veut mettre les voiles. A l'effervescence oppressante qui gouverne nos sociétés modernes, Pascale Ferran oppose une seule réponse, le lâcher prise, la halte apaisante qui permet de redécouvrir le monde.

Après un diptyque réaliste qui s'attache à radiographier le contemporain avec une rare subtilité, "Bird people" amorce sans transition une envolée fantastique dans une troisième partie entièrement filmée du point de vue d'un moineau. On ne peut que révéler qu'il y a eu métempsycose sans mort d'un des personnages. Et encore est-ce trop. Ce basculement vers le merveilleux offre un prolongement métaphorique aux questionnements amorcés dans les deux premières parties. La nature est aussi anxiogène que le maelström urbain : le moineau est poursuivi par des prédateurs (avatars naturels des patrons oppressants) et échoue à se mêler à ses congénères.

Pascale Ferran nous offre ici un inoubliable moment de cinéma, qui allie prouesse technique, réflexion ontologique, poésie et drôlerie furtive. Filmé en caméra subjective, le survol de Roissy by night, dilaté par l'aérien "Space Oddity" de Bowie est un moment volé, suspendu. Puis c'est le retour à la nature vivifiante, prodigue que Pascale Ferran filme avec la précision d'un documentariste et le lyrisme d'une terrienne sensible aux bruissements de ce monde parallèle qui foisonne, lui aussi.

Aussi audacieux que captivant, "Bird people" est un film hybride qui réussit l'alchimie improbable du naturalisme et du surnaturel, une belle épure où la caméra de la réalisatrice effleure avec une délicatesse inouïe ses personnages, humains et volatiles. Chez Pascale Ferran, pudeur et profondeur sont inextricablement liées. D'aucuns ne seront pas convaincus du virage fantastique que prend le film, mais ceux qui l'aiment prendront le train ( ou plutôt le RER) pour faire comme l'oiseau....

Une envolée fantastique, terrienne et aérienne, avec Anaïs Demoustier

Une envolée fantastique, terrienne et aérienne, avec Anaïs Demoustier

Tag(s) : #fantastique, #naturalisme

Partager cet article

Repost 0