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Ritournelle : un bien joli mot à l'image du cinéma de Marc Fitoussi, léger et entraînant. On pourrait d'ailleurs qualifier sa filmographie de charmante rengaine, tant celle-ci décline à l'envi des personnages féminins fantasques, limite borderlines, toujours en quête d'un ailleurs, invariablement désireux de mettre un peu de piment dans leur vie. La Pauline de "Pauline détective" tuait le temps en se lançant dans une enquête sur un hypothétique meurtre dans un hôtel de la côte italienne tandis que l'héroïne de "Copacabana" partait vendre des appartements en copropriété à Ostende pour regagner l'estime de sa fille, tout en fantasmant sur le Brésil.

Dans "Copacabana" où Isabelle Huppert tenait, comme dans "la Ritournelle", le rôle-titre, l'enjeu majeur du film consistait à renouer un lien mère-fille qui s'était étiolé, suite aux légèretés et au mode de vie bohème de la génitrice. "La ritournelle" se ressaisit de cet enjeu scénaristique, sauf qu'ici il s'agit de ressouder un couple d'éleveurs de bovins, Brigitte (Huppert, délicieuse en bergère glamour) et Xavier (Jean-Pierre Darroussin, brillant, tout en intériorité), dont la relation est entrée en phase ronronnante. Les enfants ont quitté le domicile conjugal, Xavier regarde peut-être davantage ses vaches de concours (qu'il observe même la nuit via son dispositif de télé-surveillance) que sa femme qu'il aime, par ailleurs. Il faut dire qu'il est sympathique, ce Xavier, mais qu'il reste peut-être un peu trop rivé au plancher des vaches - littéralement- et que sa conversation est, comme disait Flaubert à propos de Charles Bovary (dont Xavier est un avatar éminemment attachant), "plate comme un trottoir de rue", qui tourne exclusivement autour des vaches et de la barbaque.

Alors un soir, après avoir fricoté avec un beau jeune homme (Pio Marmaï, le charme fait homme) à l'occasion d'une fête dans la maison voisine, Brigitte décide de prendre la tangente, prétextant un rendez-vous chez un dermatologue pour soigner son eczéma. Deux jours de liberté dans Paris au cours desquels elle cherchera à revoir le beau jeunot de la fête, copinera (et plus si affinités) avec un charmant Danois en mal de compagnie, croisera la route d'un indien maraîcher clandestin, ce qui lui donnera l'occasion de jouer les bonnes samaritaines (comme dans "Copacabana")...

Comme ses prédécesseurs, "La ritournelle" est un film très divertissant, aussi primesautier que son héroïne, qui voile avec délicatesse, derrière son rythme vif et allègre, le substrat morose de l'intrigue qui affleure quand la caméra épouse le point de vue du mari délaissé, mais qui passe aussi, par instants sur le visage de l'héroïne, version light de Madame Bovary. Car, comme Emma, Brigitte regarde sans cesse à travers la fenêtre comme pour chercher à échapper à son quotidien un peu terne et lit des romans.

C'est là que l'on remarque le génie du détail de Marc Fitoussi qui éparpille, en loucedé, les références littéraires qui font écho au destin de son héroïne. On remarque sur sa table de nuit, un peu floutée, la couverture d'"Un bonheur parfait" de James Salter, roman au titre ironique qui autopsie l'effritement d'un couple (tiens, tiens!) tandis que le personnage joué par Pio Marmaï évoque Italo Calvino, l'auteur de "Si par une nuit d'hiver un voyageur". Or, l'échappée de Brigitte commence par un "Si par une nuit d'hiver, un joli jeune homme"... Fitoussi est un fétichiste, qui va jusqu'à assortir la blouse d'Isabelle Huppert à sa tache d'eczéma et c'est ce qui rend sa photographie si ludique et enjôleuse.

Portée par des dialogues qui s'emparent d'une trivialité quotidienne pour la dézinguer avec malice et qui servent de contrepoids à la légèreté rêveuse qui saisit son héroïne, cette "ritournelle" est drôle, pleine de fantaisie et délicieusement évaporée. Le film, qui lorgne vers les comédies du remariage des années 1930-1940 (la scène de la roue, qui exhibe les ficelles du tournage en studio y fait écho), repose sur une dichotomie entre apesanteur et pesanteur sur laquelle il aligne son régime de métaphores. Il y a cette scène du trampoline, magnifique, suspendue, où le mouvement, fait de lâcher-prise et de rebonds, livre une métaphore aérienne et poétique du couple qui peut rebondir à la faveur d'une incartade. Il y a l'analogie pudique mais pataude de la fin où Xavier évoque, sous couvert des états d'âme de sa vache, sa propre inquiétude face au départ de sa moitié.

La pesanteur est du côté de Monsieur, l'apesanteur, la fantaisie presque butée (dont le diadème du début annonce la couleur) du côté de Madame. Et puis, il y a la légèreté zen de l'image de fin qui nivelle le tout et renouvelle le proverbe : aimer, c'est voguer ensemble dans la même direction. Le bonheur, l'amour sont-ils dans le pré? Jusqu'à la réponse finale, on aura vogué avec délectation au rythme du tendre et joyeux clapotis de cette réjouissante "Ritournelle".

Une échappée belle avec des interprètes au charme fou. (source image Lemonde.fr)

Une échappée belle avec des interprètes au charme fou. (source image Lemonde.fr)

Tag(s) : #comédie, #Isabelle Huppert

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