Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Hippocrate... Mais oui, vous savez, ce médecin grec du V ème siècle av. J.C , cette figure tutélaire de la médecine à laquelle on doit le fameux serment éponyme que chaque diplômé doit prononcer avant de commencer à exercer. Thomas Lilti, qui est à la médecine ce qu'Olivier Marchal est à la police, c'est à dire un professionnel qui sait de quoi il parle, raconte dans Hippocrate les tribulations de deux internes en médecine : Benjamin Baroin (Vincent Lacoste), frais émoulu des amphis, qui fait ses premières armes à l'hôpital public et Abdel, médecin algérien rétrogradé comme interne pour pouvoir exercer en France, dont la sagesse et l'expérience vont plus d'une fois servir de boussole à notre novice, par ailleurs fils du chef de service (Jacques Gamblin, fabuleux).

On ne sait si Thomas Lilti a lu le court récit autobiographique de Boulgakov, "Récits d'un jeune médecin", qui racontait les moments d'angoisse et de crise d'un jeune diplômé débarqué, à l'issue de ses études, au fin fond de la campagne russe, tâtonnant sans répit devant des blessures et des pathologies inconnues, sans autre ressource que l'aide de deux infirmières, son savoir théorique et ses livres. Hippocrate raconte aussi ce passage de l'autre côté du miroir, ce temps d'internat fiévreux, destiné à apprendre le métier in medias res mais peut-être plus encore à s'éprouver, à jauger sa capacité de résistance face à un métier qui n'est ni plus ni moins qu'un sacerdoce. « Ce n'est pas un métier, médecin, c'est une espèce de malédiction », dit avec malice l'interne algérien, qui enchaîne les gardes de 72 heures. Déserté par le cinéma, l'hôpital est devenu l'apanage de séries américaines à succès, parmi lesquelles le fameux Dr House, dont les médecins (hilarant Philippe Rebbot) et internes de ce service se repaissent, se faisant fort d'établir les diagnostics des patients avant qu'Hugh Laurie ne les prononce. Etrange que le sujet ne soit pas plus investi sur grand écran car l'hôpital, ce sas entre la vie et la mort, ce terminal dont nous savons un jour ou l'autre que nous y atterrirons comme le disait Philippe Muray, est le lieu d'une acmé dramatique.

Présenté à Cannes en clôture de la Semaine de la Critique, Hippocrate se tient à la lisière entre l'état des lieux sur un hôpital public pâtissant de carences en personnel et d'un manque de moyens qui obligent les professionnels de santé à faire l'impasse sur certains examens et la fiction tragi-comique où l'humour potache cohabite sans dissoner avec des scènes poignantes. Celles, bouleversantes, où Réda Kateb fait preuve d'une empathie, d'une douceur et d'une gentillesse admirables au chevet d'une patiente âgée gangrenée par les métastases sont équilibrées par des scènes d'un burlesque sans nom comme celle où Vincent Lacoste perd connaissance et que son patient se voit contraint de le relever et de le réanimer, dans un jeu comique de permutation des rôles. La force comique du film tient presque exclusivement sur les épaules du poulain de Riad Sattouf qui, aux confins de l'adolescence (vestiges de rire gras, allure dégingandée) et du sérieux et de l'intégrité du jeune médecin, habité par une haute idée de son métier, opère ici superbement sa mue de comédien, dans un juste panaché entre l'humour potache dans lequel il excelle depuis Les beaux gosses et une envergure dramatique qu'il découvre dans Hippocrate. A ses côtés, Réda Kateb, merveilleux en interne aussi calme qu'opiniâtre, montre qu'il est encore plus intéressant dans les rôles de sage que dans ceux de racaille et de dealer auxquels on a l'habitude, depuis Engrenages, de l'associer. Les seconds rôles ne sont pas en reste : Jacques Gamblin et Marianne Denicourt, tout en froideur méthodique, sont excellents, Carole Frank est touchante dans le rôle d'une infirmière d'une énergie incroyable et Félix Moati, fort sympathique, campe un interne qui enchaîne les bringues.

Car tout ce microcosme est peuplé de joyeux lurons qui partent bien souvent en goguette pour oublier un peu la réalité brute du métier. Les verges (on emploiera, pour la bienséance, le terme médical) et autres inscriptions graveleuses sur les murs de l'internat, les bizutages qu'on ne décrira pas dans ces lignes, témoignent d'une nécessité inconsciente de mettre à distance ce corps mortel qui prend décidément trop de place dans leur vie professionnelle. Exorcisant leur réalité quotidienne par le rire, ils chantent les complaintes des patients. Thomas Lilti fige un quotidien sous tension où le lâcher-prise, les moments récréatifs sont vitaux.

Si le film verserait presque à certains moments dans le documentaire (le regard caméra de Lacoste au début donne l'illusion du reportage ; une ponction lombaire est opérée en gros plan), il ne cesse pas, pour autant, de greffer du récit en se concentrant sur le cas de deux ou trois patients, auxquels nos deux jeunes internes vont se colleter. C'est qu'entre les contraintes logistiques, le manque de matériel, l'impuissance résignée des vétérans du métier, leur idéalisme, à savoir le bien être du patient, en prend un coup dans l'aile. Un idéalisme qui les poussera à faire fi de toute collégialité dans une opération nocturne qui mettra en péril leur carrière. Chaînon de maillons interdépendants (médecins, infirmiers..), l'hôpital est un milieu où la solidarité dans l'adversité l'emporte in fine sur les désaccords et débats sur le protocole de soins, où il est bon de se serrer les coudes, où la hiérarchie fait front pour étouffer les impairs parce que l'erreur est humaine. Entre culpabilité, découragement, rigolades fugaces, Hippocrate est, plus qu'une simple radiographie de l'hôpital public d'aujourd'hui, un magnifique récit initiatique d'une ardeur et d'une fougue dignes du superbe film de Valérie Donzelli, La guerre est déclarée qui se déroulait pour une grande part...dans un hôpital.

Entre pure comédie et acmé dramatique, Vincent lacoste opère, avec brio, sa mue de comédien.

Entre pure comédie et acmé dramatique, Vincent lacoste opère, avec brio, sa mue de comédien.

"Ce n'est pas un métier, médecin, c'est une malédiction"

Tag(s) : #hôpital, #récit initiatique, #Vincent Lacoste

Partager cet article

Repost 0