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~L'évidence s'imposait après "La fille du RER", plus encore dans "L'homme qu'on aimait trop" : les faits divers sont particulièrement solubles dans l'univers d'André Téchiné. L'affaire Le Roux-Agnelet, qu'il s'attache à explorer dans son dernier film présenté hors compétition à Cannes, lui fournissait déjà une matière remplie de brèches, de trous d'air, propre à être transcendée par le souffle romanesque qui habitait ses précédentes réalisations.

"L'homme qu'on aimait trop" se présente d'ailleurs comme "une œuvre de fiction inspirée de faits réels". Le scénario, co-écrit avec Jean-Charles le Roux, témoigne d'un désir d'approcher au plus près la réalité des faits. On aurait pu craindre une écriture binaire, martelant en sourdine les chefs d'accusation contre Maurice Agnelet. Au contraire, le film de Téchiné ne prétend jamais à une quelconque vérité. Comme pour figurer cette vérité impalpable, la caméra, toute en souplesse et en louvoiement, s'attarde sur un des personnages pour immédiatement bifurquer sur un autre.

En remontant aux racines de l'affaire Agnelet/Le Roux et en achevant son film sur le premier procès dont Agnelet sortit blanchi, Téchiné orchestre un récit d'une puissance et d'une magnitude telles, qu'il parvient presque à faire oublier le faits divers qui lui fournit son canevas. Seule la dernière partie du film qui se déroule au tribunal vingt ans après les faits fleure un peu trop la reconstitution soignée pour ne pas nous rappeler la réalité tragique de cette affaire qui continue, encore aujourd'hui, de défrayer la chronique.

Fin des années 1970. Maurice Agnelet, un jeune avocat arriviste à la réputation sulfureuse s'occupe des affaires de Renée Le Roux, sa cliente, une richissime matrone de la Côte d'Azur. "L'homme qu'on aimait trop" s'articule sur deux intrigues qui vont inextricablement se lier et contribuer à précipiter la déchéance de la mère et la détresse de la fille. Une fille, Agnès, qui revient, tout juste divorcée, après des années passées en Afrique, réclamer sa part d'héritage pour ouvrir une librairie et qui tombe rapidement dans les filets d'Agnelet. Une liaison toxique s'établit entre l'héritière peu farouche et l'avocat aux multiples maîtresses pendant qu'un italien véreux, plus ou moins lié à la mafia, multiplie les menaces à l'encontre de Renée Le Roux pour s'emparer du casino du Palais de la Méditérannée qu'elle administre. Profitant des rapports houleux entre mère et fille, Agnelet va, sans grand effort, amener Agnès à se liguer contre sa mère et détourner à son profit la part d'héritage de la jeune femme, qui disparaît soudainement.

Au rythme des cigales et sous les auspices d'un soleil aussi insinuant et aveuglant que le personnage d'Agnelet, Téchiné déroule les pleins et les déliés de cette tragédie qui oscille entre coups d'éclat et toxicité sourde. La force du réalisateur de "Ma saison préférée" est de ne jamais rien appuyer, de préférer l'implicite à l'explicite. Il autopsie et dénoue de manière diffuse, presque impalpable, la mécanique de la manipulation, rendue d'autant plus discrète par les traits quasi-angéliques de Guillaume Canet. Avec sa diction presque automatique, qui sied particulièrement bien à ce personnage de pervers narcissique, Canet compose un Agnelet insondable, tout en intériorité.

Il est cependant écrasé par deux actrices hors pair : au premier chef Adèle Haenel qui campe cette héritière fougueuse et obstinée avec une intensité telle qu'elle ne cesse d'électriser le regard et, bien sûr, une Catherine Deneuve au sommet qui dévoile petit à petit, avec une grande subtilité, les fêlures de cette mère cinglante et implacable, prête, après la disparition de sa fille à remuer ciel et terre pour faire inculper Agnelet et à retrouver le corps de sa fille pour lui donner une digne sépulture.

Il faut la voir cette Renée le Roux vieillissante, incarnée par une Deneuve grimée pour donner l'illusion de vingt ans écoulés, aller témoigner à la barre, claudicante, avec une détermination et une abnégation admirables dans une des scènes les plus poignantes du film. De ce tourbillon romanesque fait de scènes tour à tour feutrées et incandescentes qui forment la courbe sismique de "L'homme qu'on aimait trop" (et plus généralement de la plupart des films de Téchiné), on retiendra les scènes d'amour, magnifiques, dans une campagne irradiée de soleil mais surtout celle où Adèle Haenel fait vibrer son corps au son d'une musique africaine sous le regard mi-désirant, mi-détaché, de celui qui la perdra. Le film trouve son équilibre entre ces moments de sensualité brute et les scènes où éclatent la dureté et la froideur qui gouvernent les rapports familiaux et sociaux, gangrénés par l'argent et l'intérêt.

Après avoir sublimé Venise dans « Impardonnables », Téchiné filme somptueusement la côte et l'arrière-pays Niçois. L'ampleur de ses plans vient redoubler la puissance de son récit. Nature luxuriante, personnages « téchiniens » torturés et complexes, « L'homme qu'on aimait trop »réussit admirablement à transmuter son matériau de faits divers en un drame fougueux, sinueux qui consacre définitivement Adèle Haenel comme une des plus grandes actrices de sa génération.

Adèle Haenel et Guillaume Canet. Source image Télérama.

Adèle Haenel et Guillaume Canet. Source image Télérama.

Tag(s) : #faits divers, #Deneuve

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