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Dernier film à avoir été présenté en compétition officielle, reparti bredouille, "Sils Maria" est injustement passé à travers les mailles du filet cannois, contrairement à "Maps to the stars" de David Cronenberg, son alter ego outrancier. Enjeu central de ces deux films : la destinée de l'actrice, le virage d'une carrière artistique au mitan d'une vie. Mais là où l'actrice campée par Julianne Moore sombrait dans les abîmes de l'alcool et de la dépression, la Maria Enders d'Assayas (Juliette Binoche) tutoie les sommets de Sils Maria, même si elle sirote elle aussi un peu, avouons le.

Alors que Julianne Moore remuait ciel et terre pour reprendre le rôle que tenait jadis sa mère, un metteur en scène renommé offre à Maria Enders de jouer de nouveau la pièce dans laquelle elle avait triomphé à 18 ans en incarnant Sigrid, "Maloja Snake" , mais cette fois ci dans le rôle de la femme mûre, Helena. Un fort engagement affectif, dans les deux cas et c'est bien là le problème pour Maria Enders, qui ne cessera de tergiverser avant d'accepter de passer de l'autre côté du miroir, de laisser Sigrid, cette incarnation de la jeunesse tempétueuse, de la liberté, pour endosser le rôle plus étriqué, plus rangé, d'Helena. "Sils Maria" est le récit, magnifique, de cette abdication difficile, de ce renoncement insupportable à un passé et à des idéaux.

Le cinéma d'Assayas s'est souvent colleté aux questions de temps et d'héritage. Dans "L'heure d'été" , l'enjeu était de perpétuer un patrimoine familial par delà la mort d'une grand-mère attachée à préserver l'œuvre picturale de son oncle. "Clouds of Sils Maria" s'ouvre aussi sur une mort, celle de Wilhem Melchior, l'auteur de "Maloja Snake", installé à Sils Maria. Son décès, qui augure la fin d'une époque, précipite le renversement de Maria Enders, au sens propre puisqu'elle s'apprête à incarner le personnage auquel elle donnait auparavant la réplique, mais aussi au sens figuré car cette permutation s'accompagne de questionnements existentiels et artistiques, de souvenirs prégnants qui rendent cette interversion d'autant plus éprouvante. Ses atermoiements, sa répulsion à incarner le personnage d'Helena, sa façon de l'appréhender, Maria les confie à son assistante dévouée, Valentine (Kristen Stewart, excellentissime).

Huis-clos bergmanien donc bavard, mais toujours passionnant, "Sils Maria" est un film d'une rare subtilité sur le travail, viscéral, de l'incarnation, sur l'identification, la projection presque pathologique d'une actrice dans un rôle devenu indissociable de son "moi". Cette porosité entre l'art et la vie, entre la réalité et la pièce à répéter, le film l'entretient sans cesse, non sans une certaine facétie amère digne du Resnais d' "Aimer, boire et chanter". Le texte de la pièce que répètent Maria et son assistante pourrait parfois- et c'est troublant- passer pour un réel échange entre elles. "Sils Maria" est ainsi tenu par une double analogie : analogie entre l'intrigue de la pièce (Helena vampirisée par Sigrid) et les craintes de l'héroïne (Maria sent qu'elle perd du terrain face à la nouvelle génération), parallélisme entre la carrière de Maria et celle de Binoche (qui aurait soufflé l'idée du scénario de "Sils Maria" à Assayas).

Binoche, Enders : actrices mondialisées au faîte de leur gloire, plus proches d'un cinéma d'auteur et d'un théâtre exigeant que des blockbusters, femmes mues par une haute idée de leur art... L'illusion est d'autant plus forte que Binoche, exceptionnelle, renversante, ne joue pas, elle est Maria Enders. Le film pourrait presque passer pour un documentaire sur l'actrice du "Patient anglais" (qui se met à nu au sens physique du terme) , mais il est peut-être surtout un documentaire en trompe l'œil sur l'actrice, qui, il y a quatre ans encore, jouait la jeune et ardente "Mademoiselle Julie", dans la mise en scène très moderne de Frédéric Fisbach à Avignon, dont le décor fait de grandes baies vitrées fait d'ailleurs écho à celui de "Maloja Snake", un open-space entièrement vitré.

Le décor de la pièce est d'ailleurs une métaphore de l'ère de la transparence et de l'extime dans laquelle se meuvent les actrices du film, notamment Jo-Ann Ellis (sorte d'avatar de Lindsay Lohan), la partenaire de jeu de Maria, fréquemment épinglée dans les tabloïds, jouée par Chloé Grace Moretz. Profondément contemporain, saturé de nouvelles technologies (Skype, tablettes, écrans à tout crin), "Sils Maria" redouble son jeu de miroirs d'un jeu d'écrans vertigineux, comme autant d'images dans lesquelles se perdre.

La caméra filme les échanges intimistes et les cimes serties de leur écrin de brume (le fameux serpent d'Aloja) avec une fluidité douce-amère comme la fuite du temps. D'une plasticité d'autant plus admirable qu'elle tire parti de ce paysage nébuleux, la réalisation d'Assayas, transcendée par la sonate d'Haendel, est saisissante de beauté. Les fondus enchaînés, magnifiques, montrent que le paysage s'inscrit définitivement sur les héroïnes. Le nuage qui enserre les sommets est-il une métaphore de la maturité sonnante qui guette et étouffe Maria? D'ailleurs, son nom, Maria, n'est-il pas irrémédiablement lié à cette contrée de Sils Maria (où vécut Nietzsche) comme si son destin devait s'y sceller? Un destin que Maria regarde peut-être dans le dernier plan, superbe, avec une douce mais franche résolution, une sorte d'acceptation sereine. De "Camille Claudel 1915" à "Sils Maria" , les regards caméras finaux de Juliette Binoche sont un éternel retour, vibrant et renversant.

"Sils Maria" avec Juliette Binoche : un film renversant sur le renversement d'une actrice
Tag(s) : #actrice, #Cannes, #Binoche

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