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Soyez sans crainte : bien qu'il dure la bagatelle de 3h 15, le dernier film de Nuri Bilge Ceylan, Palme d'Or du dernier Festival de Cannes, ne vous plongera pas dans un profond « sommeil d'hiver ». Tout au plus sa lenteur, son désenchantement âpre, ses interminables discussions au coin du feu vous engourdiront-t-ils... Mais en digne héritier de la tradition orale (qu'il revendique lui-même comme une source d'inspiration pour son film), le réalisateur d' "Il était une fois en Anatolie » et d' « Uzak » confère à la logorrhée de ses personnages un pouvoir magnétique et ensorcelant qui maintient, plutôt qu'en éveil, dans une douce torpeur imputable à un sentiment de déjà-vu que la patte, certes très affirmée, de Nuri Bilge Ceylan, ne suffit pas à juguler.

Malgré son incontestable beauté, la virtuosité de ses plans, la souplesse sereine de son cadrage et de son montage, « Winter sleep » se retrouve écrasé sous le poids de ses influences. Un trop-plein de Tchekhov sans la douceur onirique et les complaintes éthérées qui émanent des personnages du maître russe. Un huis-clos à la Bergman sans véritable acmé dramaturgique, sans grandes saccades. Œuvre hantée (du moins en ce qui concerne les plans en intérieur) par ces deux figures tutélaires, engoncée dans un clair-obscur compassé, « Winter sleep » pâtit d'une course à l'effet irritante (la pluie qui tombe sur le toit, le feu que l'on entend crépiter et dont les lueurs chatoient sur le visage des personnages) et d'une abondance d'images d'Epinal, dont la beauté époustouflante n'empêche pas de fleurer le rance.

Englué dans son aspect pantouflard, aussi bien dans la forme que dans le fond, « Winter sleep » ne renouvelle en rien l'argument éculé du couple à la dérive. Au contraire de son prédécesseur, « Les climats », qui autopsiait de manière diffuse et mutique le point de non-retour d'une relation, le dernier film de Ceylan pontifie dans l'antienne. Rien de nouveau sous le sommeil, donc. Ou plutôt si : à l'image de l'ordinateur de Mr Aydin, seul signe de modernité dans le décor primitif que forme l'ensemble troglodytique de ce petit village de Cappadoce, seuls quelques plans viennent régénérer les scènes rebattues de la vie conjugale et familiale et donner une densité ontologique à ce drame bourgeois.

Ici c'est le regard noir, buté, d'un enfant qui cristallise la violence du rapport de force entre possédants et laissés pour compte, qui témoigne d'un refus de courber l'échine. Là c'est un plan sur cheval anatolien exténué, ruant, peinant à s'extirper d'un petit ruisseau, qui prend une dimension quasi mythologique et se nimbe d'une aura symbolique. Là encore, ce sont les dernières palpitations d'un petit lapin fraîchement tué par le protagoniste qui vont raviver ce cœur en hiver qui sommeillait et précipiter son retour au bercail... Ce cœur en hiver, c'est Mr Aydin, comédien en retraite qui s'est retiré dans un hôtel de la steppe, avec sa jeune épouse, Nihal et sa sœur, Necla. Sous des dehors tour à tour débonnaires et froids, Aydin est un homme satisfait de lui-même, vivant en paix avec sa conscience, jusqu'au jour où sa femme et sa sœur lui renvoient son despotisme et ses failles à la figure. Mais tout débute par une pierre jetée sur la vitre de son camion par l'enfant de ses locataires insolvables, humiliés par une récente saisie d'une partie de leurs biens. La glace est donc brisée, l'abcès prêt à crever, les rancœurs féminines latentes prêtes à se déchaîner sur Aydin, ce monolithe en apparence aussi solide que la grotte qui l'abrite.

Le fil rouge de « Winter sleep », c'est cette fissure, matérielle et mentale, qui va, comme la toile d'araignée qu'elle forme sur la vitre du camion, toucher à tous les aspects de la vie d'Aydin : ses écrits sur l'art et la religion, qui ne sont somme toute que l’œuvre d'un plumitif qui ressasse les idées des autres comme le patriarche d' « Oncle Vania » de Tchekhov, sa vie et celle de son épouse cloisonnées et séparées, les accommodements avec sa conscience... Ses certitudes vacillantes dessinent la trame d'une odyssée intérieure bercée par Schubert. Une expérience du décentrement qui n'émouvra que dans son sursaut définitif, renversant, parce qu'il fait la part belle à l'indicible et parce qu'il affirme une croyance indéfectible en l'homme. Ni réactionnaire ni jeune, à l'image du portrait du personnage principal ébauché par sa jeune femme, « Winter sleep » se situe dans des limbes vaporeuses, aux confins d'un académisme pompeux et d'un espoir vivifiant, régénérateur en l'âme humaine, par-delà le bien et le mal. Chez Ceylan comme chez Tchekhov, « L'homme est l'avenir de l'homme".

Source image CineEuropa

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Tag(s) : #palme d'or, #huis clos

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