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On pourrait presque s'étonner, rétrospectivement, que Benoît Jacquot n'ait pas exploité auparavant le canevas, certes éculé, du triangle amoureux, tant le sujet, avec son lot de tourments intérieurs, semble s'insérer naturellement dans sa filmographie, tissée autour de bouleversements intimes ("Pas de scandale", "Villa Amalia") ou historiques (les derniers jours de la monarchie dans "Les adieux la reine"). C'est chose faite avec "3 cœurs" , thriller sentimentalo-hitchcockien, où le trio amoureux atteint une dimension paroxystique. Si l'intensité du film est redevable à la trépidation et à la fébrilité qui se dégagent de la mise en scène, elle prend sa source au scénario.

Après avoir manqué son train pour Paris, Marc Beaulieu (Benoît Poelvoorde) erre dans Valence à la nuit tombée. Dans un café, il rencontre une jeune femme, Sylvie (Charlotte Gainsbourg). Le temps d'une nuit, ces deux êtres vont se frôler, échanger quelques mots qui leur suffiront à ébaucher une relation amoureuse. Rendez-vous est pris à Paris, au jardin des Tuileries (coucou Marie-Antoinette). Sylvie est bien là, mais Marc a raté le coche, à contrecœur (on verra que ça n'est pas seulement une expression). Si cette étreinte brisée par des contretemps ravage Sylvie, Marc ne tarde pas à tomber amoureux de Sophie (Chiara Mastroianni), une ravissante antiquaire, qui n'est autre que la sœur de Sylvie. Ce n'est qu'une fois dans l'engrenage conjugal (en ménage et bientôt marié à Sophie) que la révélation de leur liens familiaux frappe Marc avec la violence d'un couperet. Pris en étau entre ces deux "sœurs siamoises", qui s'aiment presque au-delà de leur propre mère (Catherine Deneuve, en matrone attachée à ses intérêts comme dans le dernier Téchiné), Marc se retrouve plongé dans les affres de la culpabilité et de la dissimulation.

La finesse du cinéma de Benoît Jacquot est consubstantielle de sa discrétion. Traquant l'indicible là où il se loge, dans les regards fuyants, dans les recoins de scènes apparemment triviales, le réalisateur de "Villa Amalia" fait sourdre le drame vénéneux sous le vernis aseptisé de la grande bourgeoisie de province, qu'il cuisine façon Chabrol (voir le personnage du maire véreux interprété par l'excellent André Marcon). Aussi est-ce dans les scènes de la vie familiale qu'il atteint une rare acuité, sans pour autant jamais parvenir à surpasser "Pas de scandale", son meilleur film à ce jour. L'immanence de la vie de famille dans un appartement morne y est sans cesse foudroyée par la transcendance de la passion et le poids des non-dits. Témoins, ces scènes où Sophie, inconsciente du drame qui se joue, nourrit paisiblement son enfant ou discute avec sa sœur émigrée aux États-Unis via Skype pendant que Martin reste en faction derrière un mur, comme une bête traquée. Film éminemment torturé, "Trois coeurs" redouble le mélodrame sous-jacent par sa réalisation d'urgentiste. La caméra chaloupe à grandes embardées entre les protagonistes du drame, ajoute par son mouvement de ping-pong et ses panoramiques enfiévrés des pulsations aux palpitations du duo Poelvoorde-Gainsbourg, pour finir par se confondre avec la fougue désespérée de son personnage principal, dans un crescendo rondement mené.

Pourtant, la gradation dramatique ne semblait pas avoir de place dans le film de Benoît Jacquot. Le spectateur est cueilli, dès le générique, par une musique monocorde, vraie chape de plomb dramatique, qui ne cessera d'ailleurs de plomber le film comme un panneau indicateur redondant surlignant le genre et démasquant par avance les intentions du réalisateur. Cette recherche d'effet grotesque menace sans cesse le film en ce qu'elle vient parfois dangereusement établir une distanciation entre le spectateur et la quintessence du drame qui se joue à l'image. Et que dire de la voix-off qui arrive, au tiers du film, sans crier gare (de gares, le film n'en manque d'ailleurs pas !) comme pour relayer des sentiments et des situations qui se suffisent pourtant à eux-mêmes. Jacquot, qui fait de la ténuité la clé de voûte de ses films, pèche ici grandement par un excès d'artificialité et une surenchère contre-productive qui feraient presque sombrer le tout, n'était la force du jeu des acteurs qui vient sans cesse rédimer le film. Ainsi d'un symbolisme tautologique qui parcourt sans vergogne le drame : l'analogie lourdingue entre le cœur organe et le cœur siège des affects (Poelvoorde est guetté par un infarctus), le parallélisme du même acabit entre la flamme de la passion et la flamme du briquet (qui aura, certes, son importance dans l'intrigue...), la prophétie du 47...

On passera sur la facilité à laquelle cède Jacquot, dans sa tentative malhabile de greffer un humour aussi neuf qu'un truisme, aussi stérile que dissonant et factice (le naufrage burlesque de la scène où Poelvoorde reçoit des clients asiatiques). On n'insistera pas sur les invraisemblances qui parsèment l'intrigue (la découverte démesurément tardive du lien familial) et décrédibilisent le personnage de Chiara Mastroianni (plus oie blanche, tu meurs), sans quoi "Trois coeurs" aurait été un tout autre film. Telle est la question que pose le dernier plan, aussi surprenant qu'impromptu, qui requestionne le film à l'aune de la virtualité et du hasard.

Si cette histoire abracadabrantesque parvient, en dépit de ses faux pas, à accélérer notre palpitant de concert avec ceux des protagonistes du drame, c'est grâce à Charlotte Gainsbourg et à Chiara Mastroianni (magnifique), dont le jeu, à fleur de peau, d'une intensité redoutable, fait chavirer à chaque plan. En cultivant l'interchangeabilité (palpable dès l'affiche du film) et en multipliant les signes de mimétisme entre les deux sœurs, Jacquot installe un trouble durable. Poelvoorde, quant à lui, peine à trouver son équilibre dans ce rôle d'angoissé survolté qui semble pourtant fait pour lui. Parfois dissonant, parfois émouvant, il fait de sa fébrilité la force motrice de ce "Trois coeurs", qui, malgré ses effets bourrins, emporte par ses fulgurances et son incandescence. En amour comme en art, "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas".

Chiara Mastroianni, magnifique dans "Trois coeurs"

Chiara Mastroianni, magnifique dans "Trois coeurs"

Tag(s) : #mélo, #benoit Jacquot

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