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En cette année 2014, le fantôme de Madame Bovary n'a de cesse de s'infiltrer dans les comédies françaises. Si « La ritournelle » de Marc Fitoussi citait explicitement le chef d’œuvre de Flaubert et profitait de la présence d'Isabelle Huppert, la Bovary chabrolienne, pour mieux l'invoquer, Anne Fontaine en fait le moteur de sa « Gemma Bovery ». Martin Joubert (Fabrice Luchini), ex-bobo parisien devenu boulanger dans un petit village de Normandie, voit s'installer en face de chez lui un couple d'anglais, Gemma (Gemma Arteton) et Charles Bovery. Une déflagration de sensualité mariée à un homme falot, vieilli en fût de chêne. S'il pétrit quotidiennement sa pâte, Martin est surtout pétri du roman de Flaubert. Voyant en Gemma un avatar de Madame Bovary, il s'empresse de lui prêter une destinée à l'arsenic. Tout ébaubi par sa beauté, Martin cédera à la tentation du voyeurisme pour s'employer à contrecarrer le cours romanesque qui menace d'infléchir la vie de la jeune anglaise. « Il y a un moment où la vie imite l'art », prophétise-t-il...

En faisant de Gemma Arteton et de Fabrice Luchini les interprètes de « Gemma Bovery », comédie pétillante sur laquelle plane le spectre de la contagion romanesque, Anne Fontaine semble convoquer à la fois « Tamara Drewe » de Stephen Frears où Gemma Arteton mettait en ébullition une communauté d'écrivains comme elle perturbe ici la tranquillité de cette petite bourgade normande et « Dans la maison » de François Ozon où Fabrice Luchini investissait déjà le rôle du voyeur, avec une délectation à peine rentrée. Anne Fontaine se saisit de ce pan de la filmographie de ses interprètes et restitue à l'écran l'univers coloré de Posy Simmonds (auteur du roman graphique éponyme et de « Tamara Drewe ») pour composer une fiction ludique et réjouissante sur la manière dont la fiction et les archétypes alimentent nos fantasmes et s'insinuent en nous, comme autant de grilles de lectures à travers lesquelles déchiffrer le réel.

Et si madame Bovary, c'était lui, Martin Joubert ? Indifférent aux palabres de sa femme (Isabelle Candelier, parfaite) dont la conversation triviale n'est pas sans rappeler celle, « plate comme un trottoir de rue », du Charles de Flaubert, Martin cherche à échapper à la tranquillité qu'il était pourtant venu chercher en s'inventant un pouvoir de deus ex machina : « J'ai eu l'impression d'être un metteur en scène qui venait de crier moteur » dit-il en off en voyant Gemma faire les yeux doux à Hervé de Bressigny (Niels Schneider) , dandy veule qu'il identifie immédiatement à Rodolphe. On ne boude pas son plaisir à suivre ce monomaniaque exalté, qui se repaît, non sans les craindre, des télescopages entre les mésaventures de sa voisine et celles qui jalonnent le destin d'Emma.

« Gemma Bovery » ne cesse de distiller un suspense narquois, très second degré, et va jusqu'à prendre des allures de polar de pacotille lors de la reconstitution finale. Tout le piment du film d'Anne Fontaine tient dans sa façon, plus ou moins heureuse, de faire poindre les stigmates du bovarysme dans la vie de son héroïne et de s'extirper du chemin balisé par l'imagination toute romanesque de Martin, dans une dernière partie qui s'attache, avec force espièglerie, à brouiller les pistes. « Gemma Bovery » fait malheureusement allégeance à certaines lourdeurs typiques de la comédie à la française (la scène de la guêpe, racoleuse et maladroite dans sa tentative de greffer du graveleux), clichetonne à tout crin dans sa peinture de la néo-bourgeoisie de province, désormais mondialisée, où les truismes de Homais ont laissé place à la frivolité névrosée de la bourgeoise abonnée à Vogue, petit soldat de l'hygiénisme contemporain (Elsa Zylberstein, qui s'amuse avec son personnage caricatural).

Anne Fontaine filme le corps girond de son héroïne comme un continent vallonné de désirs et exacerbe la sensualité alanguie de Gemma Arteton à la manière d'un Greuze. A lui seul, le pétrissage de la pâte à pain vaut mille scène érotiques. Le film est d'autant plus électrisé par cette sensualité tour à tour latente et éclatante qu'elle est perçue par les yeux écarquillés d'un Luchini, éternel spectateur béat de la beauté féminine à son apogée (comme dans « La fille de Monaco » d'Anne Fontaine, où il donnait la réplique à Louise Bourgouin). Loin de cabotiner dans un rôle qui semble tout droit inspiré de son personnage public - le flaubertien et célinien prosélyte- , il est irremplaçable dans ce rôle de boulanger qui ne manque pas de sel.

Gemma Bovery, la sensualité alanguie. Source image : unifrance films

Gemma Bovery, la sensualité alanguie. Source image : unifrance films

Tag(s) : #Luchini, #Bovarysme, #comédie

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