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Dans sa pièce « Nouveau roman », présentée en 2012 au Festival d'Avignon, Christophe Honoré affublait Robbe-Grillet d'un bermuda. Dans son adaptation des « Métamorphoses » d'Ovide, le réalisateur des « Chansons d'amour » cultive, avec une délicieuse malice de récidiviste, les décalages et facéties iconoclastes qui avaient réjoui le public de la pièce. Ici, Bacchus, entouré de Bacchantes en baskets, est un gringalet vêtu d'une chemise bariolée ; Actéon le chasseur porte un gilet jaune ; Io roule en Clio et Narcisse rentre à la maison en skate. Autant d'anachronismes qui, s'ils déroutent un peu au début, auréolent le film d'une tonalité comique, d'une amusante étrangeté qui vient côtoyer l'étrangeté des mythes et métamorphoses.

En actualisant le poème épique d'Ovide et en l'ancrant dans la réalité contemporaine, celle des banlieues, des autoroutes et des voies de chemin de fer, Christophe Honoré fait sien l'exorde d'Ovide, qu'il place d'ailleurs à la fin du film, comme pour justifier a posteriori ses choix de mise en scène : « Ô Dieux […], conduisez sans interruption ce poème depuis les plus lointaines origines du monde jusqu'à notre temps ». Des « Métamorphoses » qui, Ovide dicit, impliquent, par leur intemporalité même, de faire la jonction entre des temps lointains et notre temps, héritier de cette mythologie. Le fait que l'héroïne, une lycéenne de banlieue enlevée par Jupiter et embarquée sans transition dans l'antre des dieux, se prénomme Europe a tout de la métaphore. L'Europe de Christophe Honoré est dépositaire des récits des dieux (successivement Jupiter, Bacchus puis Orphée) comme notre continent est l'heureux légataire des merveilleux récits d'Ovide.

Un des atouts charme – et non des moindres- de l'adaptation de Christophe Honoré est sans nul doute la fluidité du récit et des transitions (comme chez Ovide) qui font que le film s'écoule, comme une onde pure, à peine troublée par quelques tapageurs et dispensables clins d’œil aux préoccupations contemporaines (qui de l'homme ou la femme est le plus chanceux en terme de jouissance ? s'enquièrent Jupiter et Junon auprès d'un Tirésias hermaphrodite déguisé en pédiatre). Cette habileté dans les enchaînements se double d'une résonance entre les différents mythes choisis par Honoré, qui ont tous pour pierre angulaire le magnétisme exercé par la beauté. Beauté d'une Diane, subrepticement captée par Actéon et qui lui vaudra d'être transformé en cerf ; beauté de Narcisse, qui le poussera au suicide (petite variation made by Honoré) ; beauté d'Io, que les frasques de Jupiter et la jalousie de Junon auront tôt fait de transformer en génisse...

Pour figurer la métamorphose, d'homme en animal ou d'homme en végétal (les vieux Philémon et Baucis transmutés en arbres entrelacés) , Christophe Honoré a eu recours à très peu d'effets spéciaux. Cette économie de moyens confère aux métamorphoses un côté naturel, évident, qui nous en fait accroire et s'assortit parfaitement à cette œuvre, qui, pour y entrer, suppose une « suspension volontaire d'incrédulité ». Mais le recours à l'ellipse, qui occulte la progression de la transformation, prive le spectateur de la dimension merveilleuse et enchanteresse du récit d'Ovide, qui s'attachait à décrire par le menu l'altération du corps humain et les prémices de l'animalité.

On ne saurait toutefois reprocher au réalisateur des « Bien-aimés » la discrétion de son dispositif : acteurs inconnus au bataillon, lenteur de la réalisation, rareté des dialogues destinée à préserver le suc des récits... Ce quasi-mutisme, s'il détonne à l'intérieur de sa filmographie lyrique et bavarde, est de bon ton dans ces « Métamorphoses » qui, chez Ovide comme chez Honoré, invitent à croire, sans broncher. L'incroyance des sœurs Minyas, brandie en étendard, leur coûtera d'être métamorphosées... Passé le premier quart d'heure d'adaptation à ce récit hybride, l'envoûtement opère, grâce à la dimension océanique du film (qui montre des hommes et des dieux en phase avec la nature) héritière du panthéisme d'Ovide.

La beauté du film d'Honoré réside sans doute là, dans cette tentative de totaliser l'univers dans sa variété. Acteurs issus de la diversité, nature luxuriante et apaisée côtoyant le bitume et les immeubles, états de l'amour (la dépossession d'Orphée qui fait écho à celle d'Ismaël, Orphée moderne des « Chansons d'amour », l'étreinte fugace, la jalousie..), « Métamorphoses » , en embrassant le monde, nous embarque, pour peu que l'on accepte de se laisser dériver, comme Europe, à la fin du film. En choisissant de la laisser auprès des dieux, Christophe Honoré semble lui dire : « Oui, ma fille, tu iras danser ».

L'Europe de Christophe Honoré. Source image mk2.com

L'Europe de Christophe Honoré. Source image mk2.com

Tag(s) : #adaptation, #Christophe Honoré, #mythologie

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