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Dire que le « Saint-Laurent » de Bonello bat à plate couture le biopic superficiel griffé Pierre Bergé de Jalil Lespert, sorti en janvier dernier, n'est rien moins qu'une lapalissade. Est-il besoin de dire que la personnalité du créateur bouillonnant, de l'esthète torturé, du noceur neurasthénique ne pouvait se déployer dans le corset étriqué et aseptisé du biopic le plus académique, qu'elle appelait une ampleur romanesque secondée par une réalisation vertigineuse ?

Avec « Saint-Laurent », œuvre aussi imposante qu'une outre par sa démesure baroque, aussi gracile et raffinée que son sujet, Bertrand Bonello accomplit une sorte de sublimation. Ce n'est pas un hasard s'il prête ce propos à Yves Saint-Laurent : «J'aime les corps sans âme, parce que l'âme elle est ailleurs » dit Gaspard Ulliel dans le dernier tiers du film. Une phrase qui sonne comme un manifeste du cinéma du réalisateur qui filmait les corps alanguis de « L'Apollonide » comme autant d'enveloppes lessivées, dont les âmes, évaporées, ne se laissaient capter que par la force de la mise en scène. Bonello part ici de la sensualité des corps, de la lascivité toxique exacerbée dans les scènes entre Saint-Laurent et son amant Jacques de Bascher (Louis Garrel), pour toucher, par la grâce d'un montage en forme d'imbroglio temporel, aux bleus à l'âme du couturier, envahi par cette aboulie très fin de siècle que l'on nomme « les diables bleus », shooté aux « pilules bleues » pour doper sa créativité.

De la reconstitution laborieuse qui semble grever quelques unes des scènes du début à l'introspection onirique et fantasmatique de la fin qui fait voler en éclat les superstructures du biopic, le film n'a de cesse de se désengoncer. Il épouse en cela l'émancipation d'un Saint-Laurent par rapport à Pierre Bergé (« Je t'aime Yves mais je ne serai pas ton mouton » dit-il à part lui), consommée sur le plan privé par sa relation avec de Bascher mais pas en affaires, empire oblige. Le personnage de Bergé, qui occupait une place de premier plan chez Lespert fait ici tapisserie, semble rejeté comme un anticorps par l'esthétisme débridé et la spirale décadente du film. Aussi les scènes de réunions de Bergé avec les actionnaires dans une salle froide et impersonnelle donnent l'impression que le film cale, Bonello ne sachant filmer qu'en décors ultra-stylisés.

« Saint-Laurent » est de fait une sorte de géante mignardise époustouflante de beauté formelle, un délice enfiévré où la causticité réjouissante du personnage, sa gaieté aussi vibrionnante et fugace que des bulles de champagne et sa frénésie créatrice se fissurent dans un tourbillon délétère qui accouche d'un inexorable sentiment de perdition et de « Vanité des vanités ». Tout finit dans les limbes de la mémoire, celle du Saint-Laurent vieillissant incarné par Helmut Berger, guépard à la mélancolie résignée, consommant dans le cabinet de curiosité qui lui sert d'appartement la rupture entre le monde et la mode d'hier, la sienne, celle qui prolongeait dans le taffetas l'art de Proust et de Mondrian et celle d'aujourd'hui, symbolisée par les armatures à seins pointus de Jean-Paul Gaultier.

Viscontien par son lyrisme mondain et désenchanté et par la superbe vertigineuse de sa réalisation, Pasolinien dans son dédale orgiaque, « Saint-Laurent » tient aussi de la circularité des romans de Faulkner en ce qu'il fait éclater la chronologie et procède par strates temporelles qu'il enroule (comme le serpent autour du lit du couturier) pour mieux toucher à la quintessence du personnage. L'âme du couturier vue par Bonello est là, dans cet agglomérat d'images dont l'enchâssement qui peut sembler arbitraire a priori, dessine le portrait en creux d'un jeune déjà vieux ou d'un vieux s'épuisant à ressaisir ses jeunes années. Saint-Laurent, Marcel décadent, mais aussi souffreteux que son modèle ? La madeleine a en tout cas le goût de la becquée d'opium donnée par Jacques de Bacher. Dans la bascule onirique du film, Saint-Laurent pénètre dans la chambre de Proust dont Bergé lui a offert le tableau, comme harassé par cette chambre à soi Woolfienne trouvée dans la mode. Ses créations finissent par lui renvoyer une image détestable de lui-même. « Je veux que tout se diffracte » dit-il pourtant. Une diffraction qui sous la réalisation méandreuse (donc proustienne) de Bonello donne corps à un psychisme dilaté qui s'épand aussi langoureusement que des volutes de fumée.

Gaspard Ulliel , qui se fond dans le personnage de Saint-Laurent avec un naturel confondant, enrobe l'allure compassée et la diction pointilleuse du couturier d'une sensualité ravageuse. Mais l'ouragan de sensualité du film, c'est Louis Garrel (plus craquant que jamais) qui vampirise l'écran dans le rôle de Jacques de Bascher, gigolo toxico, séducteur dont chaque sourire narquois est une pique de venin. Parcouru d'une irrésistible polissonnerie mondaine, « Saint-Laurent » n'est pas exempt d'une certaine malice. L'ivresse destructrice du couturier y est mise à distance par l'overdose d'un de ses petits bouledogues. Mais c'est sans doute dans le caméo en miroir déformant de Bonello, qui interprète un journaliste pressé de rédiger la nécro d'un Saint-Laurent pourtant bien vivant (André de Richaud connut la même mésaventure qui lui inspira « Je ne suis pas mort ») qu'il faut voir le plus beau pied-de-nez. Car son film est tout sauf une hagiographie racoleuse rédigée sur un coin de table.

"Est-ce que tout ceci n'est pas dérisoire?"

Copyright Allociné

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Tag(s) : #biopic, #Saint-Laurent

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