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Que faire quand on a 16 ans, qu'on est une fille, qu'on est noire, qu'on vient d'un milieu modeste et qu'en plus on vous refuse l'entrée en seconde générale ? Comment s'épanouir au sein d'une famille où l'on est forcée de plier l'échine devant un grand frère qui fait la loi, comment affirmer sa force et sa féminité dans une banlieue cernée, jour et nuit, par des bandes de mecs ? Chez Céline Sciamma, le salut vient – du moins, momentanément- par le groupe. Marieme (Karidja Touré, parfaite), jeune fille modèle de banlieue, partage son quotidien entre la garde de ses sœurs et le football américain, salutaire mais insuffisant défouloir. C'est alors qu'elle rencontre trois jeunes filles noires de son âge ( Assa Sylla, Lindsay Karamoh, Mariétou Touré), aussi survoltées qu'elle est réservée, dont elle devra adapter les codes (de la tenue et de la coiffure girly au racket et au vol à l'étalage) pour se faire adouber au sein de la bande.

Film d'apprentissage où les moments galvanisants et l'adrénaline des moments passés en groupe le disputent au désarroi et à l'écartèlement, « Bande de filles », présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, semble former une trilogie avec les deux précédents long-métrages de la réalisatrice, « Naissance des pieuvres » et le magnifique « Tomboy », qui, on s'en souvient, avait déclenché les foudres des opposants à la théorie du genre. C'est cette inscription même dans la continuité des deux précédents films qui fait à la fois la force et la faiblesse du dernier.

Si, en remettant sur le métier les rites de passage de l'adolescence et l'interchangeabilité des sexes, la cohérence de l’œuvre de la réalisatrice s'en trouve renforcée, « Bande de filles » pâtit de la comparaison avec les deux précédents films en apparaissant comme une simple transposition des thèmes fétiches de Céline Sciamma dans une microsociété dotée de ses propres lois (le machisme et le code d'honneur). La métamorphose de Marieme en garçon dans la dernière moitié du film est ici une manière de se préserver, presque une mue qui obéit à un instinct de survie dans un univers où les garçons vous traitent de pute et vous battent au moindre faux pas. Elle n'est plus liée, comme dans « Tomboy » à une idiosyncrasie, à une sensibilité qui fait qu'on peut se sentir homme dans un corps de femme.

Cet aspect un peu calque du film ne saurait toutefois lui retirer ses qualités intrinsèques : réalisation pugnace et pulsée, va-et-vient assez habile entre l'intime et le collectif, naturel de l'interprétation, drôlerie cacophonique, crêpages de chignon burlesques, sensibilité du regard. « Bande de filles » est serti dans une jolie bande originale dont la musique semble mimer un envol ou une transformation -celle de l' adolescente-chrysalide en papillon épanoui, jusqu'à ce que celui-ci se brûle les ailes- et dans une image nimbée d'un bleu qui est tout à la fois pied de nez aux contempteurs de la théorie du genre, symbole d'une chape de plomb masculine écrasante et annonciatrice de la technique de camouflage de Marieme, qui revêtira un sweat bleu informe à la fin du film. Dans cette vie de Marieme, le bleu est une couleur chaude (impossible de ne pas penser à Kechiche et à la bande-dessinée de Julie Maroh) sur laquelle les quatres filles se libèrent et s'éclatent en dansant sur le « Shine bright like a diamond » de Rihanna, mais aussi une couleur froide qui traduit plastiquement cette nébuleuse du genre, ce flou identitaire en réaction à la dureté d'une société.

Moins émouvant que « Tomboy », moins ténu que « Naissance des pieuvres », « Bande de filles » pêche par un excès de bonnes intentions en ce qu'il s'affirme trop systématiquement comme un réquisitoire (contre les amalgames racistes, contre l'oppression de la femme par l'homme quel qu'il soit- copain, frère, maquereau) dont on saluera, certes, la nécessité mais dont les manifestations, parfois gênantes, souvent convenues, nuisent à la grâce diffuse et discrète du cinéma de Céline Sciamma, qui sait malgré tout toujours si bien saisir les affres de l'adolescence qu'on se dit qu'elle devait être sérieuse quand elle avait 17 ans.

source : cineens

source : cineens

Tag(s) : #girl movie

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