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Céline Sallette est une coureuse de fond. Marathonienne du verbe sur les planches où elle interpréta le monologue de Molly Bloom, situé à la fin d' « Ulysse » de James Joyce ; sprinteuse de choc dans « Geronimo » de Tony Gatlif où elle incarne une éducatrice sans cesse en mouvement, plongée dans une vendetta entre communauté turque et gitane. L'étincelle ? La fuite d'une adolescente d'origine turque, Nil Terzi, le jour de son mariage (forcé), avec un jeune gitan, Lucky Molina. Le frère de la jeune fille, Fazil, et le marié sont prêts à laver son honneur dans le sang. Pompière toujours au four et au moulin, Geronimo (Céline Sallette, donc) tentera d'éteindre le brasier des haines qui enflamme cette cité du sud de la France.

Dix-septième film de Tony Gatlif (« Les princes », « Indignados »), le chantre de la communauté tzigane, « Geronimo » est un « Roméo et Juliette » ensoleillé, une tragédie solaire chorégraphiée à la « West side story » au credo clairement affiché. « Savoir sortir du cadre » est-il écrit entre deux graffitis sur le mur d'un entrepôt désaffecté, à la fin du film. C'est bien ce que fait Tony Gatlif, qui s'écarte souvent, sans jamais s'éloigner, de l'argument aussi mince que rebattu qui tient le film. Dans « Geronimo », l'antagonisme entre communautés est un motif à transfigurer, à poétiser sans cesse, un substrat tragique toujours prêt à libérer un suc flamboyant. Si le film s'attarde au début dans un réalisme un peu bateau qui sert à planter le décor, il déploie avec plus ou moins de panache un naturalisme poétique qui donne parfois lieu à de superbes scènes (la fuite de la mariée dans un champ ; un long plan-séquence où une joute de hip-hop dans un hangar tourne à l'affrontement).

Entre battles nocturnes et triples saltos sur fond de no men's-land, cris d'amour et accalmies où la musique tzigane devient un exutoire, la machinerie Gatlif tourne à plein régime et se retrouve à bout de souffle sur la fin, à force de pulsations enfiévrées. Avec pour corollaire un dénouement longuet et édifiant, rattrapé néanmoins par sa force tragique et le symbolisme de son climax, où deux hommes luttent enserrés dans une bâche de plastique qui rappelle la robe de mariée, matrice tragique du film.

Filmé caméra à l'épaule, ce qui donne une image en forme de précipité flou, multipliant les gros plans, « Geronimo » dégage une grande sensualité, parfois un peu trop étalée et conventionnelle (les embrassades des amants sur la plage), qui trouve sa plus grande expression dans les yeux de braise des protagonistes haineux, qui aimantent littéralement le regard et cristallisent le drame façon western. Céline Sallette, qui dit avoir fait là « le film de sa vie », est extraordinaire dans ce rôle d'altruiste cabossée, de brindille hardie qui n'est pas sans rappeler, de loin en loin, le personnage d'Ariane Ascaride dans « Mon père est ingénieur » de Guédiguian, qui protégeait elle aussi deux jeunes amoureux en fuite d'un père furieux. On la retrouvera cet automne, aux côtés de Matthieu Kassovitz dans « Vie sauvage » de Cédric Kahn, inspiré d'un fait divers. « Géronimo » rend compte aussi de cette vie revenue à l'état de nature, rendue aux pulsions primitives, à la haine monomaniaque et aux pratiques moyenâgeuses (le mariage forcé), que dénonce ici Gatlif.

Film débridé et électrisant frisant parfois le court-circuit, « Geronimo » fait résonner sa liesse désespérée, à la manière d'un chant tzigane. « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », disait Musset.

Céline Sallette, magnifique en altruiste cabossée. Copyright image : cpasducinema.com

Céline Sallette, magnifique en altruiste cabossée. Copyright image : cpasducinema.com

Tag(s) : #Cannes, #tragédie

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