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Quelles pensées secrètes habitent le cerveau de ma femme ? se demande Nick Dunne (Ben Affleck). Qu'y a-t-il sous l'enveloppe corporelle de cette femme ? tâchera de se demander David Fincher (« Zodiac », « The social network ») dans « Gone Girl », thriller psychologique maquillé comme une voiture volée en polar. Amy (Rosamund Pike) , l'épouse modèle de Nick, belle et brillante, auteur d'albums à succès cultivant le mythe de la perfect American girl, disparaît un matin de juillet, non sans laisser quelques traces de sang au domicile conjugal. Les soupçons ne tardent pas à tomber sur Nick, que les chaînes d'information et l'opinion jugent trop peu affecté par la disparition de sa moitié...

Duras disait qu' « on écrit toujours sur le corps mort de l'amour ». Fincher filme ici le mariage comme un cadavre en putréfaction qu'il s'attache à déchiqueter, en bon cinéaste charognard, pour en révéler, avec sa méticulosité coutumière, les faux-semblants, les petits arrangements délétères, les abîmes. Rien n'est redimable chez Fincher, comme chez le Cronenberg de « Cosmopolis » et de « Maps to the stars », deux cinéastes qui filment avec une acuité mordante les affres du contemporain, gangrené par la dictature du capitalisme (Cronenberg), des chaînes d'info en continu et de leur corollaire, l'extime (Fincher). Même tendance à faire de l'hubris des personnages et des situations la matière première de leurs films qui se situent toujours à la lisière de la farce, même impression de chaos maîtrisé par une réalisation aussi précise, stérilisée et tranchante qu'un scalpel, même maestria dans la conduite du scénario – ici, parfaitement rodé.

Le mariage est un aller-simple pour le Styx, le fameux fleuve des enfers. Le mâle américain moyen et falot (qu'Affleck incarne admirablement, sans forcer) ne sortira qu'émasculé de ce film au sous-texte sexuel manifeste. Dans une scène sidérante, Ben Affleck se voit contraint de faire amende honorable et d'avouer sa veulerie au confessionnal du XXI e siècle : l'émission de télévision. La femme, parfaite, pure, sanctifiée par les médias et l'opinion, semble, même disparue, avoir gagné la partie. Tout n'est qu' « Apparences », comme l'indique le titre du roman de Gillian Flynn qu'adapte ici Fincher. Il est interdit de perdre la face, même si derrière l'image d'Epinal du mariage à l'américaine avec maison pavillonnaire cossue, coule la plaie purulente du désamour, de l'infidélité et de la haine que Fincher dissèque en laissant entendre son rire sardonique. Le Missouri de « Gone Girl », où le couple s'est installé pour épauler la mère de l'époux atteinte d'un cancer, et s'est rapidement nécrosé, c'est le Wisteria Lane de « Desperate Housewives », avec ses secrets enfouis derrière les portes capitonnées. Une desperate housewife, c'est justement ce qu'est devenue Amy, sorte de néo madame Bovary revenue des romans de Jane Austen (pour qui le mariage est toujours resté un happy end), qui couche sa rancœur dans son journal intime.

Entre flash-backs et présent de l'enquête, Fincher orchestre un récit implacable sur la déliquescence infernale du couple où tout n'est que faux-semblants, machinations, vampirisation. La réalisation au formol n'est ici qu'un simulacre, un trompe-l’œil redoutablement efficace. Devant tant de démesure, devant l'écheveau psychologique dont Fincher dénoue progressivement les strates en nous donnant les indices à la becquée, le rire, titillé par des dialogue corrosifs, prend le pas sur la sidération. Film en forme de rail de coke, « Gone Girl » captive, pétrifie à chaque instant, s'emballe dans un dernier quart d'heure où le dernier cercle est atteint. Le mariage est un chien de l'enfer.

Copyright image : RollingStone

Copyright image : RollingStone

Tag(s) : #thriller psychologique

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