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Au fil de neuf long-métrages, Cédric Kahn a su se ménager une place particulière au sein du cinéma français. Questionnant sans relâche le thème de la marginalité et explorant ses infinies variations, le réalisateur se situe dans la filiation des frères Dardenne, qui - ceci n'est pas anecdotique - figurent au générique en tant que coproducteurs de « Vie sauvage ». Personnages sur le fil du rasoir, âpreté de la réalisation, autopsie des effets de la crise financière sur les hommes (le surendettement dans « Une vie meilleure » pour Kahn ; les licenciements dans « Deux jours, une nuit » chez Dardenne) comme chez les maîtres belges, le tout serti dans une enveloppe un peu « mainstream » (acteurs bankables, manière de filmer assez canonique malgré une « patte » certaine, sujets accrocheurs) : ainsi pourrait-on essayer de situer les films de Kahn, toujours à la lisière d'un cinéma d'auteur et d'un cinéma plus balisé, normé.

Après avoir été un chemin de croix dans « Une vie meilleure », la marginalité devient un choix dans « Vie sauvage », adaptation de l'histoire de Xavier Fortin, ce père anti-système qui avait soustrait ses deux enfants à la garde de leur mère et à toute forme de civilisation, tout au long de onze années de cavale. Onze années durant lesquelles le trio sillonna la campagne, du Gers jusqu'à l'Ariège, trouvant refuge ici à l'orée d'un bois, s'intégrant là, sous une fausse identité, dans une communauté hippie, vivant d'élevages, traqués par la police mais bénéficiant toujours d'une aide bienveillante (fermiers voisins, l'amie jouée par la merveilleuse Brigitte Sy). A partir de ce faits divers, Cédric Kahn compose une robinsonnade rêche, taillée à la serpe, une chronique simple mais loin d'être simpliste où la vie en autarcie est tour à tour liberté et carcan, où les points de vue successifs des personnages (père, fils et mère) restituent toute l’ambiguïté d'une situation qui n'a trouvé son épilogue qu'en 2009, au moment de l'arrestation de Xavier Fortin, ici dénommé Philippe Fournier et incarné par Matthieu Kassovitz.

Personnage buté et intransigeant comme les aime Cédric Kahn, Philippe Fournier est un père aimant mais affreusement dogmatique, qui ne voit de salut que dans une vie au diapason de la nature, qui se braque dès que ses enfants, devenus adolescents, esquissent le moindre pas vers la civilisation. Dans son esprit, se faire couper les cheveux, c'est ressembler aux « beaufs », c'est faire allégeance à la société de consommation. Après un temps mort au milieu du film où les épisodes de la cavale s'enchaînent et s'étirent dans un beau déroulé sans grandes aspérités, « Vie sauvage » regagne en intensité et en profondeur au moment où les soubassements de la vie du trio, les choix du père, sont reniés par le fils aîné. Peut-on s'exclure impunément du système ? Dans quelle mesure peut-on imposer à des enfants encore inconscients un choix de vie aussi radical ? L'extrême marginalité est-elle un point de non-retour ? Entre la vie « normale » et la vie sauvage, quelle est la prison ? C'est cette dernière question qui est soulevée explicitement par un plan où la grille d'une maison de campagne s'interpose entre le fils aîné et la jeune fille dont il est amoureux.

Présente seulement au début et à la fin du film, la mère (Céline Sallette, toujours remarquable), un pied dans la marginalité, l'autre dans la civilisation, n'est jamais nommée comme telle mais toujours par son prénom, Nora, comme s'il ne pouvait y avoir de mère autre que dame Nature. C'est d'ailleurs la nature, tantôt luxuriante, tantôt sclérosante, que Cédric Kahn célèbre et magnifie dans cette épopée moderne. N'était le dialectisme du réalisateur, le film prendrait parfois des allures d'hommage vibrant à une vie selon la nature. Force cosmique des plans, présence brute, viscérale d'un « Kasso » aussi indomptable que son personnage (brouillé avec Cédric Kahn, il a refusé de promouvoir le film) concourent à passer l'éponge sur les quelques longueurs qui émaillent le film. Si « Vie sauvage » aurait gagné à consolider son armature dramaturgique, il reste un film bien senti, traversé de belles fulgurances et encerclé par deux morceaux de bravoure (la fuite éperdue de la mère avec ses enfants au début ; les retrouvailles houleuses à la fin), sur les splendeurs et misères des Robinsons modernes.

Une épopée moderne avec "Kasso", indomptable, viscéral. Copyright Allociné

Une épopée moderne avec "Kasso", indomptable, viscéral. Copyright Allociné

Tag(s) : #faits divers, #robinsonnade

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