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Quoi de plus justifié que de s'octroyer toutes les licences artistiques pour esquisser le portrait d'un personnage licencieux ? C'est le pari de Michael Sturminger dans « Casanova Variations », film protéiforme qui mêle opéra, théâtre, littérature et cinéma dans un tourbillon vertigineux. Cela ne va pas sans un certain tangage de la caméra, dont les embardées et les tremblotements donnent le tournis au début mais « Casanova variations » est un navire impétueux à bord duquel on est finalement content de s'être laissé embarquer. A la fois mise en abyme et genèse d'un projet titanesque, le film met en scène l'étape intermédiaire qui a présidé à sa réalisation, à savoir une représentation de la pièce hybride de Sturminger, « The Giacomo Variations », interprétée pendant plus de quatre ans par John Malkovitch.

« Je n'ai jamais pu jouer deux fois de la même façon, j'ai besoin de variations », dit en guise de prélude l'acteur en robe de chambre, en train de s'en griller une avant de monter sur les planches. Propos de Casanova que Malkovitch s'approprie, comme si l'acteur estampillé libertin (après avoir joué Valmont chez Frears) et l'écrivain aux 122 conquêtes étaient comme les deux faces de la même monnaie. De parfaits acteurs, de parfaits menteurs. Comme si ses rôles avaient déteint sur lui, une de ses compagnes de jeu lui demande combien de conquêtes il a à son actif, tandis qu'une spectatrice l'interroge sur son éventuelle homosexualité, rançon probable de son interprétation du baron de Charlus dans « Le temps retrouvé » de Raoul Ruiz. Portrait d'un Casanova vieillissant croisé avec un Malkovitch fantasmé par le réalisateur dans la lignée du « Dans la peau de John Malkovitch » de Spike Jonze, « Casanova variations » est un film malicieux en trompe-l’œil, qui virevolte incessamment entre réalité et fiction, scène et coulisses, avec un art consommé de l'effet de surprise et du coup d'éclat permanent.

Au soir de sa vie, Casanova s'est retranché dans le château du comte de Waldstein, près de Dresde, où il écrit ses mémoires. Une charmante inconnue, Elisa von der Recke, qui s'avère avoir été une de ses anciennes proies, s'introduit auprès de lui pour dénicher le passage où il est question d'elle, voire pour faire de l'homme et de son œuvre la matière d'un livre à venir. Elle ne se prive pas pour farfouiller dans sa liasse de manuscrits et pointer ses contradictions. Peut-on se dire amoureux ardent et sincère lorsqu'on oublie une femme sitôt qu'elle est hors d'atteinte ? Atterrée à la lecture de ses frasques, la belle écrivaine sera l'ultime rayon de soleil d'un Casanova vieillissant mais encore vert -quoique ! - et tempétueux, sa variation finale en sol mineur.

Dans ses va-et-vient précipités entre opéra, théâtre et cinéma, Sturminger choisit toujours l'expression artistique la plus juste, la plus propre à traduire les fragments d' « Histoire de ma vie » qu'il se propose de mettre en scène : l'air des « Noces de Figaro » décuple ici l'impuissance et la douleur d'une adolescente de 14 ans qui se convulse en couches après avoir été séduite par le libertin, là un dénouement moliéresque vient éviter de justesse le mariage de Giacomo avec sa progéniture. Des couleurs à la Fragonard irradient une scène de théâtre grivoise où l'on apprend que l'ancêtre du préservatif portait le joli nom de « redingote d'Angleterre ». Les arts interfèrent, sans transition, mais s'affirme en même temps leur irréductible différence : l'opéra comme lieu du lyrisme et du drame, le théâtre comme farce bouffonne et badinage charmant, le cinéma comme art de l'après-coup. Leur conglomérat offre à lui seul de convoquer les différentes facettes de ce personnage séducteur, cynique, hédoniste, paranoïaque sur la fin.

Patchwork tout en crescendos, envolées et facéties, cet essai filmique porte, avec drôlerie, sa propre antithèse. Ainsi une amie intime de Malkovitch lui confie-t-elle s'être ennuyée à mourir et n'avoir rien compris au spectacle. Dans le sillage d'un théâtre contemporain qui exhibe ses ficelles et fait la part belle au spectateur, ce film hybride se place aussi du côté de la salle, diffractant à l'infini les représentations de Casanova et de son interprète, impérial. En dépit de ses imperfections brouillonnes, « Casanova variations » est un spectacle total, un exercice de style mené tambour battant qui reprend à son compte le « Viva la liberta ! » de son protagoniste, pour notre plus grand plaisir de spectateur

« Casanova variations » : portrait de l'artiste en vieil homme
Tag(s) : #théâtre, #opéra, #Casanova, #littérature

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