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C'est l'histoire d'un serial-killer qui porte képi. Double casquette peu commune, camouflage idéal du tueur en gendarme propret et zélé. Singulières rondes de nuit que celles au cours desquelles il course et renverse des jeunes femmes en mobylette. Lorsqu'elles en réchappent, il avertit dans des missives écrites de sang-froid et adressées à la gendarmerie au sein de laquelle il officie que « la prochaine fois [il] viser[a] le cœur ». Le terrain de chasse privilégié de cet assassin nocturne et diurne : les auto-stoppeuses, cibles moins mouvantes, qu'il catapulte ensuite au bord des talus.

Cédric Anger (« Le tueur » (2008) ; « L'avocat » (2011) ) adapte ici l'affaire Alain Lamare dite du « tueur de l'Oise », qui sévit entre 1978 et 1979. Totalement émancipé de son étiquette de fait divers (que seuls deux bandeaux de texte, au début et à la fin, viendront rappeler), « La prochaine fois je viserai le cœur » tient la reconstitution pour anecdotique. S'il s'en acquitte pourtant avec soin et brio, c'est toujours pour la transcender, pour tenter d'approcher sur le vif ce schizophrène à l'âme damnée qui ne cessera pourtant de se dérober tout au long de ce film en forme d'introspection sans explication.

Bourreau des femmes et bourreau de lui-même, Franck (Guillaume Canet, méconnaissable, bluffant) est écartelé entre son obsession de purification et ses pulsions meurtrières, tiraillé en permanence entre chaos et ordre. Méthodique et froid façon personnages de Melville (la classe en moins) dans la préméditation et l'exécution, repentant et torturé après-coup au point de s'infliger flagellations, bains d'eau gelée et lacérations dans une relecture moderne de Bernanos et de l' « Héautontimaurouménos » baudelairien, Franck est un maître dans l'art de la duplicité. Bravache, entier, il assure à ses collègues qu'il va l'arrêter, ce psychopathe, et ne se laisse pas fléchir quand un portrait-robot plus que ressemblant est mis en circulation (qui donne lieu à une scène de porte-à-porte qui ne manque pas de sel). La traque du tueur s'organise, sur fond de compétition proverbiale entre gendarmerie et police. Tout semble accuser la cécité de la gendarmerie, voire de la population locale, d'autant que le tueur commet plus d'une fois ses crimes à la barbe de ses collègues, entre deux permanences. Il ira même jusqu'à entraîner son binôme dans un simulacre de traque -si surréaliste qu'il en deviendrait presque comique- pour pallier ses absences pendant le service, occasions supplémentaires de se livrer à ses échappées meurtrières.

C'est sans doute dans sa manière de scruter le rapport de son protagoniste aux femmes que le film de Cédric Anger ouvre les brèches scénaristique les plus intéressantes. La relation esquissée entre Frank et sa jolie femme de ménage, Sophie (Ana Girardot, au jeu toujours subtil), si elle instaure un regain de tension psychologique (va-t-il la tuer, elle aussi?), offre de sonder les soubassements de la démence du meurtrier (répulsion pour les femmes et leurs attributs ? rejet viscéral du couple ?homosexualité refoulée ? Avanie ?) , qui resteront opaques. Anger observe à hauteur d'homme cet homme qui n'aimait pas les femmes au gré d'une mise en scène vitrifiée, impeccable, qui exclut affects et psychologie. Il colle au plus près du visage monolithique de Guillaume Canet, carapace inviolable dissimulant une psyché irréductible, qui ne se laisse appréhender que subrepticement. Découpé à l'extrême, le film multiplie les plans, comme autant de pièces d'un puzzle vertigineux et complexe. Anger fait de son protagoniste un kaléidoscope vivant, à jamais insaisissable.

Plutôt lavasse quand il campait Maurice Agnelet chez Téchiné, Guillaume Canet révèle ici une étoffe insoupçonnée, faite de noirceur désespérée et d'alternances d'équilibriste entre extériorisation et intériorisation duplice. Épatant exercice de style qui évoque par sa facture les films de Melville (image en camaïeux de gris-bleu, réalisation froide et sans bavures, magnifiques plans entre chien et loups) ou le Corneau de « Police Python 357 » et de « Série noire », « La prochaine fois je viserai le cœur » est un thriller psychotique parfaitement maîtrisé, un film noir comme on n'en fait plus, abreuvé de références dont il s'affranchit avec panache . Un film du passé mais pas du passif.

Copyright affiche : allociné

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Tag(s) : #film noir, #thriller psychologique, #Guillaume Canet, #faits divers

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