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« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre » disait Pascal. Le malheur de Gaby (Lolita Chammah), c'est d'être incapable de demeurer seule, surtout la nuit et même d'affronter la solitude tout court. Alors quand ses amies, puis son petit-ami (Félix Moati) désertent la maison de campagne où elle a choisi de passer quelques jours pour dormir selon les conseils de son médecin, c'est la panique. La donzelle ayant caqueté tout l'été se trouva fort dépourvue quand la solitude fut venue. Heureusement, il y a le café du village et son lot truculent de piliers de bars, qui veilleront, chacun tour à tour, sur ses nuits angoissées, non sans attendre une légitime compensation en nature...

L'adjuvant de ce conte moderne, c'est un chien, qui sillonne de son pas frétillant les routes boueuses et cabossées de ce petit bourg de province et qui va amener Gaby sur les traces de son maître, un loup des bois solitaire retranché dans un cabanon à la lisière d'un château, Nicolas (Benjamin Biolay, qui, coïncidence amusante, jouait un dénommé « Wolf » -Loup- dans « Au bout du conte » d'Agnès Jaoui). Barbe et humeur de capitaine Haddock – sans les jurons- , cet ermite mutique qui se nourrit exclusivement de Pépito, Palmito et Finger (vive le placement de produit!) voit son havre de paix grignoté par cette baby doll en mal de compagnie. Au bout du conte, réciprocité de la thérapie : la belle gagnera en autonomie, l'ex-Bête ré-endossera les oripeaux de la vie de château et ils seront comme deux tourtereaux.

Chez Sophie Letourneur, que ce soit dans « La vie au ranch » ou dans « Les coquillettes », ses deux précédents et pétulants longs-métrages, on se tient chaud, on vit collés. La réalisatrice s'émancipe ici du film de groupe à la Sautet façon survolté et de cette absence apparente de fil rouge et d'écriture qui donnait à ses deux premiers films la tessiture d'instantanés bigarrés pris sur le vif. Avec « Gaby baby doll », comédie romantique bucolique, Sophie Letourneur suit une ligne beaucoup plus claire et balisée, celle du canevas du conte avec ses immarcescibles réitérations, sa progression au diapason des saisons, ses promesses fantasques (« Je reviendrai quand il n'y aura plus de feuilles sur cet arbre » dit son fiancé devant le dit arbre, on ne peut plus touffu) sans jamais rien perdre de sa fraîcheur coutumière. Ce zeste de nonchalance qui caractérise son héroïne, sorte d'aboulique un peu azimutée, se retrouve dans la forme même du film, dans cette manière désinvolte d'accepter de tourner en rond, d'épuiser les situations pour faire progresser à pas de loup les relations entre ses deux personnages dans une imagerie colorée, presque fantasmatique (fabuleux travail de Jeanne Lapoirie).

Fantaisie allègre derrière laquelle perce une once feutrée de désespoir et de mélancolie, « Gaby baby doll » se saisit, l'air de rien, d'un mal du siècle, celui de ne pas savoir rester seul, d'être toujours dans l'agitation, le bouillonnement stérile, angoisse qui a son contrepoint : le « Pour vivre heureux, vivons cachés » du personnage de Benjamin Biolay, inspiré du propre frère de Sophie Letourneur. Film initiatique qui assume avec panache le symbolisme propre au genre du conte (Gaby franchit les claires-voies de la campagne bourguignonne comme elle franchit symboliquement les obstacles qui la séparent de son autonomie) mais qui s'attache aussi à casser la préciosité du genre par des intrusions burlesques (un plan sur le cul des vaches qui se dandinent clôt une déconvenue amoureuse), « Gaby baby doll » cultive l'effet de surprise du contre-champ (un plan sur le chien à la suite d'un échange entre Gaby et Nico est une merveille de drôlerie) et les répliques loufoques, d'autant plus mémorables qu'elles sont distillées avec parcimonie.

Lolita Chammah (« Copacabana », « Les adieux à la reine ») est parfaite en trentenaire un peu paumée, brouillonne et débraillée comme toutes les héroïnes de Sophie Letourneur. Biolay, quant à lui, dévoile avec une grâce et un naturel confondant le prince charmant dissimulé sous le barbu bourru . Quant au chien, trait d'union entre ces deux âmes angoissées, il mérite sa part des gâteaux (lui aussi mange des Chamonix) mais surtout la palme dog, ex-aecquo avec le chien mélomane et féru de poésie de « Tonnerre » de Guillaume Brac. 2014, une année cinéphile qui a du chien.

Source image : sheilac-altern

Source image : sheilac-altern

Allez, t'enlèves ton tee-shirt et je te fais une omelette

Tag(s) : #conte, #loufoque

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