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"La mort d'un homme, c'est une tragédie ; la disparition de millions d'hommes, c'est de la statistique", avait déclaré Staline. Paroles qui auraient pu être prononcées par Douch, un des chefs de file des Khmers rouges, qui ordonna sans vergogne de torturer et d'exécuter des milliers de personnes au nom de la révolution mais qui laissa la vie sauve à François Bizot, son "ami français". Cet ethnologue qui travaillait pour le compte de l'École française d'extrême-Orient avait été capturé en 1971 par les sbires du révolutionnaire qui le soupçonnait d'être employé par la CIA, puis finalement relâché par son bourreau, convaincu de son innocence. "Je dois ma vie à un homme qui en a exécuté des milliers d'autres", raconte Bizot dans "Le portail" et "Le silence du bourreau", deux livres qui sont à la source du "Temps des aveux" de Régis Wargnier, qui retrouve, plus de vingt ans après "Indochine", le chemin de l'Asie du sud-est. Le cinéaste, habitué à filmer les tourments intimes au cœur des séismes de l'histoire ("Est-Ouest") et à habiller le matériau historique avec du romanesque, se repose ici sur la substantifique moelle des témoignages de Bizot dont il peine à restituer la force dramatique au point de ne susciter aucune empathie du spectateur pour la victime.

Piégé par son souci de filmer avec une précision documentaire drastique la captivité de Bizot au cœur de la jungle cambodgienne (ce dont on ne saurait le blâmer), Wargnier en vient à faire des séquences de séquestration une succession d'épisodes simplistes et anodins auxquels seules la beauté et l'aridité de l'image viennent apporter une caution cinématographique. On est loin du "Captive" de Brillante Mendoza, qui parvenait d'une manière saisissante à nous immerger dans le quotidien de victimes séquestrées par des rebelles djihadistes aux Philippines. Si l'austérité calme et distanciée de la réalisation évite au "Temps des aveux" de sombrer dans l'écueil du film pompier, elle en vient à anémier la quintessence dramaturgique portée en germe par l'histoire, jusqu'aux fameux et survendus face-à-face entre le bourreau et sa victime, réduits ici à des fantoches ânonnant leurs partitions respectives.

Raphaël Personnaz (Bizot), méconnaissable, et Kompheak Phoeung, tout en équanimité (Douch), malgré l'excellence de leur composition, parviennent de justesse à sauver le film de cet antagonisme empaillé, qui sclérose jusqu'aux retrouvailles des deux hommes. Écroué et sur le point d'être jugé, l'administrateur sanguinaire de la prison S-21, s'excuse auprès de l'ethnologue de n'avoir rien pu faire pour ses deux compagnons de captivité et pour sa femme, retenue de force par les révolutionnaires alors que l'ethnologue et d'autres français tentaient de rejoindre leur terre natale après la prise de pouvoir des Khmers rouges. Syndrome de Stockolm inversé qui sera resté, pendant tout le film, à l'état de donnée factuelle, tant Wargnier rechigne à en creuser les virtualités. Mais dans son dernier tiers, le film prend vigueur, grâce notamment au personnage d'Olivier Gourmet (toujours impeccable dans "l'exercice de l'État"), consul chargé de superviser l'évacuation des Français, petit soldat d'un colonialisme bien décidé à garder le pied dans la porte du territoire cambodgien. Au moment de partir, il dira qu'il laisse les portes de l'intérieur de l'ambassade ouvertes pour montrer que la France n'a pas l'intention de se retirer définitivement.

Si le "Temps des aveux" s'auréole d'une certaine beauté, c'est dans sa manière, lucide et frontale, de montrer un colonialisme en berne mais surtout grâce à la mélancolie avec laquelle il évoque le renoncement à des idéaux, qu'ils soient louables ou contestables. C'est la résignation douce d'un homme affaibli et amaigri (Personnaz a dû perdre une dizaine de kilos sur les lieux mêmes du tournage), dont la seule ambition était de travailler en paix au contact des autochtones, et qui se sent désormais investi d'une seule mission : celle de témoigner. De cette mission, Wargnier s'acquitte à son tour avec un zèle d'écolier appliqué dans ce film un peu atone, sauvé par une fin émouvante où s'infiltre en loucedé une tristesse diffuse qui est celle, discrète, de nos aspirations avortées.

source Unifrance.org

source Unifrance.org

Tag(s) : #fresque, #Cambodge, #histoire

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