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« The sun is god ! » s'écriera Turner dans un ultime sursaut d'agonisant à la fin du film de Mike Leigh. C'est que l'on avait presque oublié que le précurseur de l'impressionnisme se dissimulait sous les traits, dignes d'une caricature de Daumier, de Timothy Spall, comme si l'académisme ripoliné de ce biopic déguisé avait contaminé jusqu'à la peinture même de l'artiste, faite d'impressions soleil levant ou couchant. Ces deux clés de voûte de son œuvre seront d'ailleurs à l'origine d'un mot d'esprit à la Casanova, devant quelques ladies privilégiées venues assister à une sorte de masterclass en comité restreint. Si l'humour et l'ironie sont de salvatrices carapaces devant la vie, ils viennent en tout cas réveiller ce portrait de l'artiste en vieil homme en forme de bimbeloterie léchée. Certaines saillies du maître, aux petits oignons, infusent une polissonnerie dans la forme la plus policée. Décharges primesautières entre deux borborygmes porcins d'un atrabilaire facétieux et sensible, qui peut pleurer devant une prostituée de vingt-deux ans comme s'amuser à caviarder les toiles de ses pairs de la Royal Academy, traiter avec un mépris souverain sa femme et ses filles d'un premier lit comme comparer une logeuse sur le retour – la débonnaire Mrs Booth, dont il fera sa femme- à Aphrodite (humor!).

Mike Leigh, rompu dans l'art de démasquer les faux-semblants et mesquineries de ses contemporains (« Secrets et mensonges » palme d'or 1996, « Another year », « Be happy »), se livre avec « Mr Turner » à une entreprise d'une rare hypocrisie. Si le réalisateur réfute à longueur d'interviews le terme de biopic et n'appose aucune indication biographique, de date ou de lieu au film, celui-ci, cadenassé dans une structure linéaire et dans une mise en scène figée qui s'ingénie à « faire tableau », ne s'enfonce pas moins dans les sables mouvants du genre en dépit d'une incontestable fluidité.

En s'attachant aux vingt-cinq dernières années de la vie de Joseph Mallord William Turner (1775-1851), Mike Leigh tire le portrait de ce que l'on pourrait appeler un peintre d'investigation, traquant la lumière sous toutes ses formes, carnet de croquis en main, allant même jusqu'à s'immerger au cœur d'une tempête, saucissonné au mât d'un marine, pour saisir les phénomènes climatiques sur le vif avant de les coucher par petites touches dans son atelier. Un peintre à la cote en lambeaux, dénigré par ses pairs, par la reine herself , dont la célébrité écornée est jetée en pâture jusque sous les feux de la rampe. Un maître fini que l'apparition du daguerréotype précipitera dans la tombe. Un chantre de la démocratisation culturelle avant l'heure, désireux de léguer ses œuvres aux musées nationaux plutôt que de sacrifier aux offres d'un vil acheteur. Enfin, un phallocrate usant de son droit de cuissage sur sa gouvernante, imperméable aux états d'âme des femmes et à la souffrance de la première d'entre elles, sa mère, emportée par sa folie.

Rien que de très superficiel donc dans cette tentative réductrice de débusquer la sensibilité et les affects de l'artiste sous les couches à la gouache épaisse du bourru primitif, s'exprimant presque exclusivement par grognements gutturaux et autres saillies porcines. On en viendrait à se croire dans le « Truismes » de Marie Darrieussecq, enveloppé d'une atmosphère à la Thackeray. Ce ressort comique qui prête bien souvent à rire, ne va pas sans nimber le film d'une coloration potache de film d'animation, bienvenue en cette fin d'année. L'anecdotique et le didactique (expérience de physique et conférence) s'encanaillent perpétuellement d'une truculence en sur régime qui phagocyte les scènes les plus pathétiques. Timothy Spall (prix d'interprétation à Cannes) se complaît manifestement dans les outrances de son personnage, avec une fâcheuse tendance au cabotinage.

Reste le soupçon de causticité et de cruauté, condiment indispensable des films du maître de la comédie de mœurs british, qui finit par auréoler ce portrait flasque d'un ton alerte et d'atours grinçants. De la quintessence de ce génie, de ce qui meut l'artiste au plus profond de lui-même, on n'apprendra pas grand chose dans ce « Mr Tuner » aux allures de cabinet de curiosités encaustiqué. Mais un film sur l'art, même très moyen, garde une vertu, disait André Bazin : celle d'amener le spectateur vers un art réputé plus élitiste, en l’occurrence la peinture. De l'ombre de la salle obscure à la lumière des toiles du peintre actuellement exposées à la Tate Gallery, sans doute faut-il saluer à cet égard « Mr Turner ».

copyright image : reelscinemas.fr

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Tag(s) : #Turner, #Biopic, #peinture, #impressionnisme

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