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Difficile de contester l'estampille « chef d'oeuvre » comme la pléthore d'hyperboles copieusement accolées à « Foxcatcher » depuis sa présentation au dernier festival de Cannes, d'où il est reparti avec le Prix de la mise en scène. A l'image de son héros, le film de Bennett Miller est solidement charpenté. Pas une once de gras dans ce huis-clos musclé dont la substantifique moelle psychologique, loin de nous être livrée en pâture, est diffusée, diluée au gré d'une réalisation millimétrée, d'un ascétisme presque glacial qui exacerbe, plus qu'il n'étouffe, le magma délétère à la source d'un duel mutique entre un jeune lutteur et son coach. Délesté de l'attirail tapageur et du cortège de spectaculaire inhérent aux films de compèt' (« Million dollar baby » d'Eastwood ; l'excellent « The Wrestler » d'Aronofsky), « Foxcatcher », sous ses allures de mastodonte prêt à faire la razzia des statuettes aux prochains Oscars, dissimule une économie digne de la plus épurée des tragédies.

Le richissime John E. du Pont (Steve Carrell, méconnaissable) convie Mark Schultz (Channing Tatum), un jeune lutteur prometteur, médaillé aux Jeux Olympiques de Los Angeles, dans son immense propriété de Pennsylvanie en vue de l'entraîner pour les Jeux Olympiques de Séoul. Contraint à quitter Dave (Mark Ruffalo), son frère, mentor et entraîneur qui a refusé la proposition du milliardaire, Mark, colosse aux pieds d'argile, masse malléable, se place sous la houlette de du Pont. Déjà à la tête d'un cheptel de lutteurs -au grand dam de sa mère qui, upper class oblige, eût préféré qu'il s'adonnât aux plaisirs équestres- du Pont alias « l'Aigle » place tous ses espoirs en Mark. Tout en le couvant de son œil torve de rapace, le milliardaire prodigue à l'apparence débonnaire exerce une pression sourde sur son jeune poulain. S'engage alors une guerre froide et latente. Convoqué manu militari, Dave rejoint l'équipe en vase clos et tente de ragaillardir son frère, dont les performances se ressentent des relations houleuses avec son coach.

En portant à l'écran ce fait divers dont la conclusion tragique défraya la chronique à la fin des années 1980, Bennett Miller signe un film qui apparaît comme la synthèse et l'apothéose de ses deux précédents longs-métrages puisque « Foxcatcher » allie la peinture d'un microcosme sportif déjà esquissé dans « Le stratège » au portrait d'un homme à l'ego surdimensionné, prêt à tout pour arriver à ses fins, qui rappelle vaguement son superbe « Truman Capote ». C'est que John Du Pont passe le plus clair de son temps à composer des panégyriques à sa propre gloire et à se mettre en scène en philanthrope désintéressé attaché à exalter la grandeur de l'Amérique. Il se pique aussi de philatélie et d'ornithologie.

A l'aune de ce dernier passe-temps, il est tentant de lire le film comme un bestiaire où un rapport de force d'autant plus animal qu'il ne passe que par du non-verbal se tisse entre le coach et le lutteur. Steve Carell, physique d'aigle impérial, trône majestueusement sur tous les plans, couvant de son regard de prédateur et de ses ailes asphyxiantes de mécène un Channing Tatum aux yeux de bête traquée, aussi compact et renfrogné qu'un buffle. Le préfixe du nom de l'équipe de Du Pont, « Foxcatcher », fait aussi écho à la ruse et à la roublardise proverbiale du renard dont on sait, depuis les récits du Moyen-Age, l'habileté à attirer les animaux les plus forts dans ses rets. La quintessence de « Foxcatcher » se niche là, dans l'informulé, dans le ballet assourdi et viril des corps qui s'empoignent, dans l'atmosphère ouatée et aseptisée des salles de lutte derrière laquelle s'ourdissent les plus viles manipulations et se renâclent les haines. Miller filme les étreintes et les accolades entre le champion et son diabolique mentor comme des ébauches de combat tandis que le « ring » devient le théâtre métaphorique de la lutte larvée qui oppose les deux personnages.

La caméra de Bennett Miller subvertit à chaque instant le moule codifié et académique qui semble – mais ce n'est qu'un leurre- envelopper ce huis clos fascinant. Jamais de coup d'éclats formels dans « Foxcatcher » mais une stupéfiante et diffuse beauté plastique de l'image (voir le lâcher majestueux de chevaux dans le brouillard qui rappelle la libération des chiens dans « Les yeux sans visage » de Franju) qui tantôt éclaircit, tantôt accuse la nébuleuse de l'intrigue. Davantage que dans ses plans, la beauté et le magnétisme de « Foxcatcher » résident dans « ce qui se passe dans les jointures », comme disait Bresson. Bresson, Miller : deux tenants du minimalisme, deux virtuoses de l'ineffable.

Steve Carell et Channing Tatum ou  l'aigle et le buffle. Copyright image : insidemovies

Steve Carell et Channing Tatum ou l'aigle et le buffle. Copyright image : insidemovies

Tag(s) : #sport, #Oscars, #lutte, #chef d'oeuvre

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