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On sait gré à Fatih Akin d'avoir eu le courage de briser l'omerta qui pèse encore, cent ans après, sur le génocide arménien. Courage d'autant plus remarquable, geste d'autant plus salutaire que Fatih Akin est un réalisateur allemand d'origine turque. Si les récentes et tièdes déclarations d'Erdogan marqueront -espérons le- un pas vers la reconnaissance du génocide, les menaces de mort dont fait l'objet Akin dans son pays d'origine suffisent à renvoyer l'image d'une Turquie qui s'obstine dans son négationnisme.

Dans « The Cut : La blessure», le cinéaste se fait le chantre de la double blessure du peuple arménien, décimé et par surcroît réduit au silence, à travers le destin de Nazareth Manogian (Tahar Rahim), un jeune forgeron du village d'Ardin enrôlé en 1915 par l'armée turque pour, soi-disant, combattre les Alliés. Envoyé dans le désert pour y construire des routes, il ne tarde pas à deviner le sort funeste auquel est condamné son peuple, en voyant femmes, enfants et vieillards défiler sous le joug des Turcs dans une de ces « marches de la mort », méthode d'extermination privilégiée par l'empire Ottoman. Nazareth doit la vie à un bourreau craintif et peu zélé qui s'est contenté de lui briser les cordes vocales. Seul rescapé du massacre qui a décimé tous ses camarades, réduit au mutisme, « Nazar » entreprend de retrouver ses deux filles au cours d'un périple qui le mènera de la Syrie aux ruelles de Cuba, des larges avenues de Minneapolis aux plaines enneigées et désolées du Dakota du Nord.

Tout l'intérêt de « The Cut » s'avère malheureusement réductible à son seul sujet, auquel Fatih Akin peine à donner ampleur et souffle épique, malgré le coup de pouce de Mardik Martin (scénariste de « Raging bull » et « Mean streets »), censé donner un élan scorsesien au scénario. Coproduction internationale aux allures pâteuses de superproduction hollywoodienne datée, « The Cut » fait figure de leçon d'histoire récitée avec application mais assénée à la truelle. Pas un plan, pas un effet ne vient rompre le corset programmatique d'un film anesthésié par un plaquage automatique des émotions, par un martelage simpliste qui préside à la plupart des séquences au point de leur retirer leur dimension pathétique. Quand il ne donne pas dans la boursouflure factice (la scène gênante du peloton d'exécution) , « The cut » s'englue dans une complaisance morbide (dont la séquence où la belle sœur de Nazareth expire dans ses bras constitue l'illustration la plus navrante) qui en vient à faire écran à toute empathie.

L'errance quasi-picaresque de Nazareth qui occupe le deuxième volet du film, dont on espérait qu'elle redonnât un souffle romanesque à cette mécanique enflée, reconduit l'arsenal grumeleux de la première partie (sur-utilisation de la belle musique électro d'Alexander Hacke, style pompier...). Les pérégrinations du personnage sur un continent hostile (l'Amérique et son cortège de xénophobes primaires), son parcours du combattant pour retrouver ses jumelles sont la matière d'une odyssée à bout de souffle qui clôt platement une trilogie sur l'émigration, l'amour, la mort et le diable amorcée avec « Head on » (2004) et « De l'autre côté » (2007).

De tous les plans, Tahar Rahim, malgré la justesse et le minimalisme de son jeu, peine à donner consistance à ce jeune forgeron luttant avec une détermination sans faille contre le marasme qui menace à chaque instant de l'anéantir. L'excellent Simon Abkarian, qui interprète le compagnon de route de Nazareth, fait, lui aussi, ce qu'il peut.

Eu égard à son sujet, « The cut » est un de ces films que l'on aurait voulu saluer unanimement. Mais l'application besogneuse avec laquelle Fatih Akin s'acquitte de son nécessaire devoir de mémoire reste malheureusement bien en deçà des espoirs que l'on plaçait dans le film. Espérons que la brèche qu'a ouverte le réalisateur de « Soul Kitchen » ouvrira la voie à des œuvres d'une autre ampleur artistique sur un massacre trop longtemps resté dans l'ombre de la première guerre mondiale.

Nazareth (Tahar Rahim) et ses jumelles avant le drame. Copyright image (allociné)

Nazareth (Tahar Rahim) et ses jumelles avant le drame. Copyright image (allociné)

Tag(s) : #fresque, #histoire

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