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Le sixième film de Quentin Dupieux aurait pu s'intituler « Wrong » dans le sillage de ses deux précédents longs-métrages, « Wrong » et « Wrong cops ». Mieux, « Wrong screens » tant les écrans (combos, télévisions, écrans de cinéma) s'y entremêlent et se superposent, diffractant à l'infini les interprétations possibles d'un scénario déjà a priori abracadabrantesque. Censé clôturer un cycle, « Réalité » (beau pied-de-nez que ce titre) amorce un tournant dans la filmographie de Dupieux alias Mr Oizo. Si ses films les plus récents travaillaient chaque séquence comme une expérience-limite de l'absurde, « Réalité » inaugure une percée plus profonde dans le nonsense, envisagé ici davantage dans un continuum, une gradation, que dans le temps, plus réduit, de la saynète. Délesté de son côté potache et sale gosse, de ses personnages badass (les ripoux dégénérés de « Wrong cops », les ados terribles de « Steak »), l'humour débridé, un poil tapageur, consubstantiel au cinéma de Dupieux est ici mis en sourdine au profit d'une spirale angoissante qui s'épaissit à mesure qu'avance le film.

Dans « Réalité », version nébuleuse et échevelée du film choral, les rencontres entre les personnages produisent des collisions, génèrent une suite de plus en plus absconse d'interférences narratives. D'interférences néfastes il est d'ailleurs question dans le projet de film de Jason Tantra (Alain Chabat), un quinquagénaire désabusé officiant en tant que cameraman dans une émission culinaire présentée par un animateur en costume de rat, agacé par un eczéma imaginaire. Son scénario, qu'il vient pitcher à un producteur ravagé par des TOC (le cinéma de Dupieux est d'ailleurs un gigantesque asile d'obsessionnels compulsifs), Bob Marshall (inénarrable Jonathan Lambert), tient en quelques mots, mais ne sera exposé qu'au terme d'une longue et désopilante séquence (rappelant le dîner, indéfiniment ajourné, dans Le charme discret de la bourgeoisie de Buñuel) : dans un futur proche, les télévisions se mettent à émettre des ondes meurtrières et déciment tous ceux qui s'aventurent à les regarder. Le producteur accepte à condition que Jason trouve en quarante-huit heures « le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma », qui lui permette de décrocher l'Oscar. En parallèle, l'épouse de Jason (Elodie Bouchez), une psychanalyste, reçoit un patient contrarié par un rêve où il est question de char d'assaut, d'un vieux monsieur et de travestissement. Ce patient tourmenté est accessoirement directeur d'une école dont une des élèves, une petite fille énigmatique, est taraudée par l'idée de regarder une cassette vidéo qu'elle a trouvée dans les entrailles d'un sanglier tué et évidé par son père.

Juxtaposition vertigineuse où se révèle l'insoutenable porosité entre le rêve et la réalité, entre le vrai et la fiction, « Réalité » est un récit-gigogne et azimuté d'une inquiétante étrangeté. Inquiétante étrangeté ressentie par le protagoniste qui fait l'expérience -ou le rêve- du dédoublement mais aussi par ricochet, par le spectateur, pour qui chaque nouveau plan est un leurre de plus, contredisant ce qui précède, infirmant ce qui va suivre. Si ses précédents films, notamment « Wrong cops » et « Steak » semblaient se réclamer de loin en loin du « Fantôme de la liberté » de Buñuel dans leur tendance à l'absurde inversion des valeurs et des normes, dans leur défi surréaliste au politiquement correct, Dupieux radicalise ici l'entreprise buñuelienne du « Charme discret de la bourgeoisie », floutant encore davantage les points d'ancrage de la réalité, multipliant à l'envi les mises en abyme et les strates de récit au gré d'une mise en scène tentaculaire dont les embardées font voler en éclat toute notion d'espace-temps.

En paraphrasant Forrest Gump, on pourrait dire que le cinéma de Dupieux, c'est « comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Peut-être est ce pour cette raison précise que ses contempteurs le trouvent (à tort, mais on n'essaiera pas de les convaincre ici) indigeste. Les aficionados, quant à eux, trouveront leur compte dans ces histoires enchâssées, emboîtées les unes dans les autres comme autant de pochettes surprise en un écheveau inextricable mais si bien orchestré qu'il maintient dans un état de constante lévitation, dont on peine à retomber à la fin de la projection. La clarté aveuglante et léchée de la photographie et l'éternel retour des notes de synthé aussi éthérées qu'entêtantes de Philip Glass achèvent de faire de ce délire onirique un film aussi capiteux qu'un bon vin. « Réalité », un bon cru Dupieux.

KUBRICK MES COUILLES

Un délire onirique capiteux, avec Alain Chabat. Copyright image Cinechronicle

Un délire onirique capiteux, avec Alain Chabat. Copyright image Cinechronicle

Tag(s) : #surréalisme, #Dupieux, #Bunuel

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