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Que le vilain mot de « biopic » semble inapproprié, presque déplacé, devant cette petite pépite pleine de grâce, de sensibilité ! Si René Féret (Le prochain film, Histoire de Paul) s'est attaché à retracer la période la plus intense de la vie du plus grand dramaturge et nouvelliste russe, de sa reconnaissance par le milieu littéraire jusqu'au soir prématuré de sa vie (il a succombé à la tuberculose à l'âge de 44 ans), il ne s'ingénie pas pour autant à faire « couleur locale », à enrober son film d'un pittoresque factice. Malgré le soin méticuleux apporté à la reconstitution, qui nous promène des intérieurs chatoyants de la demeure familiale à l'île grisâtre et désolée de Sakhaline, les acteurs, loin d'être engoncés dans les costumes et les décors, resplendissent par irisations de toute l'âme des personnages de Tchekhov. Une tendresse gourmande, une joie facétieuse, un désarroi diffus lié au sentiment d'être passé à côté de sa vie auréolent le film, qui, pour reprendre le mot d'un autre écrivain-médecin, Céline, joue en sourdine « la petite musique » tchekhovienne des élans contrariés, des sentiments condamnés à rester enfouis, de la résignation douce. C'est que l'amour des personnages féminins pour le bel Anton se fracasse sur la carapace et la maxime qu'il s'est forgées : « L'amour ne m'intéresse pas. Il brûle votre énergie. Pour écrire, je dois être libre. », oppose-t-il à la déclaration enflammée de la belle Lika (Jenna Thiam, d'une grande sensualité, sublime!). S'il succombera momentanément à ses charmes, il n'en restera pas moins l'homme d'une seule femme, Macha, sa sœur (Lolita Chammah, exquise), son bras droit et complice, d'une étonnante modernité.

Pilier d'une famille nombreuse que son salaire de médecin et les nouvelles envoyées à des journaux sous le pseudonyme de Tchékhonté permettent d'entretenir, Tchekhov (Nicolas Giraud) se voit propulsé sur la grand route de la littérature par un éditeur, Souvorine (délicieux Jacques Bonnaffé), qui vient lui faire prendre conscience de son talent. C'est le début de la consécration, que l'obtention du prix Pouchkine et l'admiration du grand maître, Tolstoï, désormais vieux, désillusionné et mystique (Frédéric Pierrot, superbe), viendront ratifier. Mais lorsque son frère bien-aimé, Kolia, meurt des suites de la tuberculose, « Antocha » décide de renoncer à l'écriture, qu'il juge impuissante à panser les plaies et la souffrance du monde. Pour honorer une promesse faite à son frère défunt, il part pour Sakhaline, une île à quelques 10 000 kilomètres de Moscou, à la rencontre des bagnards, dont il entreprend de décrire les conditions de vie désastreuses.

Le charme premier d' « Anton Tchekhov 1890 » tient à la façon dont il capte la ruche vibrionnante, le microcosme joyeux d'artistes et d'intellectuels (deux des frères sont peintres, la sœur enseigne les lettres) que constitue la fratrie Tchekhov. Entre eux circule une tendresse, une humeur allègre et badine que jamais l'ombre portée d'un père dévot et effacé, jadis brutal, ne viendra ternir. D'un premier abord très primesautier, le film dessine en creux, par petites touches impressionnistes, le portrait d'un génie discret, capable d'improviser une historiette pour mettre en garde un enfant contre « les méfaits du tabac ». A l'abnégation du médecin s'ajoute et se substitue le zèle de l'écrivain, dont les facilités déconcertantes (« Je pose ma plume sur le papier, quand je la relève, l'histoire est terminée ») épousent la frénésie d'écriture.

Si le film emprunte un virage didactique moins convaincant lorsqu'il inventorie les misères endurées par les bagnards de Sakhaline, il irradie à nouveau lorsque apparaît le personnage éminemment tchékhovien de l'institutrice Anna (Marie Féret, touchante), jeune femme sensible et cultivée contrainte à émietter sa jeune vie dans un décor désolé et sans horizon. Ses sentiments pour Tchekhov recevront en retour la plus belle des réponses platoniques : un récit inspiré de sa vie morne, témoin d'une compréhension tacite. René Féret met au jour, sans les surligner, les rapports souterrains entre la vie et l’œuvre de Tchekhov, dont les pièces et nouvelles se nourrissent de ces lambeaux d'existence abîmés et stériles.

Nicolas Giraud compose, tout en subtilité et sobriété, un Tchekhov d'une équanimité inouïe, précis et franc mais jamais péremptoire comme dans cette scène où il expose aux acteurs de « La mouette » sa théorie du contrepoint. Art du contrepoint qui traverse cet « Anton Tchekhov 1890 » toujours dans la note, dont la mise en scène minimaliste et fluide évoque la prose limpide et lumineuse de l'auteur de « La steppe ». Si le Trigorine de « La mouette » « ne croyait pas au théâtre », René Féret croit dur comme fer au cinéma mais en utilise les possibilités avec une élégante parcimonie, une délicatesse infinie à la manière du plus tchekhovien des cinéastes russes, Nikita Mikhalkov.

Nicolas Giraud et Lolita Chammah, alias Antocha et Macha. Copyright image : allociné

Nicolas Giraud et Lolita Chammah, alias Antocha et Macha. Copyright image : allociné

Tag(s) : #biopic, #Tchekhov, #littérature

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