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Réunir Jérémie Elkaïm et Béatrice de Staël dans un même film suffit à évoquer l'univers fantasque de Valérie Donzelli, dont ils sont les deux principaux piliers et les compagnons de route fidèles depuis son premier long-métrage. « Indésirables » de Philippe Barrassat n'est d'ailleurs pas sans rappeler, de loin en loin, la filmographie de la réalisatrice de « La guerre est déclarée » : même économie de tournage, même duo d'acteurs, même voix off intermittente et poétique que dans « La reine des pommes » ; capacité à s'emparer d'un sujet rêche, qui en rebute plus d'un (la maladie d'un enfant dans « La guerre est déclarée », ici l'assistanat sexuel à destination des handicapés), de le traiter avec grâce et même, parfois avec une certaine malice.

C'est d'ailleurs à partir d'une situation légère, un brin cocasse, que la vie d'Aldo (Jérémie Elkaïm), un infirmier au chômage en couple avec une ravissante jeune fille, va basculer : en un instant et dans une cabine d'essayage, Aldo va troquer son costume de soignant contre celui, bien plus lucratif, de « gigolo » pour personnes handicapées. Vanessa, sa nouvelle colocataire, une aveugle pimpante et hédoniste (Béatrice de Staël, formidable en jouisseuse boute-en-train) lui propose de lui offrir des habits onéreux en échange de quelques attouchements. D'abord interloqué, emprunté, le jeune homme se laisse faire non sans éprouver un certain plaisir. C'est le premier d'une longue série « d'échanges » comme les appelle par euphémisme Vanessa, entre le très désirable Aldo, en mal d'argent et des « indésirables » en mal de tendresse, échanges encouragés et organisés par le tyrannique Sergueï, le frère aveugle de Vanessa (Bastien Bouillon, connu pour avoir endossé entre autres le rôle d'un handicapé mental dans le téléfilm « Simple »), qui devient en quelque sorte le surmoi insidieux du protagoniste. En l'absence de sa petite amie, maintenue dans l'ignorance, l'appartement d'Aldo devient l'après-midi le théâtre clandestin de ces étreintes fragiles.

Dans un noir et blanc très duveteux, presque aseptisé (très belle photographie de Lazare Pedron), la douceur et la sensibilité à fleur de peau qui émanent de la plupart des scènes côtoient des séquences plus crues, d'une radicalité âpre. Loin sombrer dans un apitoiement stérile, Philippe Barassat fait de cette cohorte de paraplégiques, d'amputés, d'handicapés mentaux et moteurs une bande de joyeux drilles soudés, toujours prêts à taper le carton et boire des coups, enregistre avec sa caméra caressante la diversité de leurs rapports au monde et à la sexualité, dévoile avec pudeur leur détresse affective. Sans jamais les sanctifier, il lève le voile sur les corollaires de leur misère sexuelle : voyeurisme, jusqu'au-boutisme cynique, rancœurs sourdes... Conscient de mettre au jour un sujet tabou, le réalisateur du « Nécrophile » utilise constamment l'antiphrase (la chanson pop et entêtante « Qu'est ce que c'est dégueulasse » d'Elisa Point) pour faire accepter une réalité, l'assistanat sexuel, déjà autorisé en Allemagne, Belgique et en Suisse.

Plutôt que de saturer son film d'un militantisme brut de décoffrage, Philippe Barassat utilise l'image comme ressort principal de son propos. Les scènes de sexe se succèdent, naturelles, apaisées, filmées avec une grande délicatesse . Une certaine sensualité se dégage parfois du corps le plus abîmé, comme dans cette séquence troublante qui dévoile le corps ravagé d'une grande brûlée pour s'attacher ensuite sur la pâleur immaculée de la nuque de la jeune femme qui dénoue ses cheveux.

Il y a quelque chose de Rohmerien dans la façon qu'à Philippe Barassat de filmer un Paris printanier et bruissant, de travailler les décors intérieurs, de parsemer les pièces de l'appartement d'Aldo de tableaux signifiants (l'affiche « Les amours imaginaires » de Xavier Dolan comme pour prévenir les handicapés de ne pas s'attacher à Aldo ; la Vénus de Boticelli comme exaltation du corps prodigue). Dans cet « amour l'après-midi » pour partenaires particuliers, si la générosité et le don de soi sont un saint dessein, le personnage d'Aldo, aussi prévenant et attentionné soit-il n'en est pas pour autant montré comme un saint. Jérémie Elkaïm confère une douceur inouïe à ce personnage voguant, tantôt éberlué tantôt sûr de lui, de compromission en compromission, jusqu'à une désarmante expérience-limite de la différence. « Indésirables », un beau voyage au bout de l'altérité.

Jérémie Elkaïm et Béatrice de Staël, magnifiques. Copyright photo : touscoprods

Jérémie Elkaïm et Béatrice de Staël, magnifiques. Copyright photo : touscoprods

Tag(s) : #handicap, #Jérémie Elkaïm

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