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Du romanesque taillé à la serpe de « There will be blood » à l'imbroglio foisonnant d'« Inherent vice » en passant par les béances narratives, ravalées à grands coups de formalisme de « The master », on peut dire que Paul Thomas Anderson (PTA pour les aficionados) a fini par épuiser toutes les formes et les rythmes de récits imaginables, comme s'il fallait en passer par tout le spectre des possibilités narratives pour arriver à extraire la quintessence de la psyché américaine, à établir une sorte de genèse démythifiée des Etats-Unis, but ultime auquel tend sa filmographie. Pour accoucher de sa dernière œuvre, « Inherent vice », il lui aura fallu défricher, tel un pionnier, le magma textuel du roman éponyme de Thomas Pynchon, réputé inadaptable. Entreprise titanesque dont le rendu tient du gros gâteau hallucinogène, aussi coloré qu'alléchant, aussi goûteux qu'indigeste. Un « big space cake , pour coller au plus près à l'âme évaporée du Los Angeles de la fin des sixties, dont on se régalerait de certaines strates, tout en en laissant quelques unes au bord de l'assiette.

C'est que l'intrigue labyrinthique de cette parodie sous LSD du film noir est déroulée à la manière d'une « private joke » permanente, est posée comme un écheveau inextricable compréhensible par ses seuls initiés -les personnages, et encore. Embrouillamini narratif dont le spectateur attrape des bribes, de ci de là, au rythme des pleins et déliés de cette enquête sous fumette dont les circonvolutions importent finalement peu. La meilleure façon d'apprécier « Inherent vice » est peut-être de le prendre comme un film à sketchs additionnant des séquences plus « tripantes » les unes que les autres - d'autant plus drôlissimes quand elles sont vues à travers les yeux écarquillés de Joaquin Phoenix- sans y chercher d'autre liant qu'une douce mélancolie, celle de la perte résignée des idéaux libertaires hippies happés par la sphère consumériste de l'ère Nixon, que la permanence d'un regard nostalgique sur un Eden qui s'est effiloché imperceptiblement. Paradis perdu qui sera reconstitué dans sa plénitude par la force d'une carte postale, prompte à réactiver chez le personnage principal, le privé à rouflaquettes Doc Sportello, l'image idyllique d'une époque insouciante et d'un amour scellé dans la poudre blanche. L'objet de cet amour, la troublante Shasta Fay Hepworth (Katherine Waterston) refait surface un beau matin au domicile de Sportello (Joaquin Phoenix). Craignant que l'homme qui l'entretient, un magnat de l'immobilier milliardaire, ne soit pris dans les filets d'un complot ourdi par sa femme et l'amant de celle-ci, la belle demande à son ex d'explorer les dessous de l'affaire. Sur ces entrefaites, le Citizen Kane local disparaît, un de ses employés est donné pour mort et la belle Shasta se retrouve aux abonnés absents.

Les sandales décontractées du « Doc », sorte de Marlowe décontract' qui aurait muté avec le protagoniste avachi de « The Big Lebowski » des frères Coen, le porteront sur les traces d'un indic saxophoniste à ses heures perdues (Owen Wilson, au radar), d'une bande de bikers néo-nazis, d'un dentiste foldingue, tous plus ou moins liés à une mystérieuse organisation, le Croc d'Or. Tour à tour escorté et entravé dans sa quête par un policier du LAPD, Bigfoot (excellent Josh Brolin, tout en froideur hygiéniste), toujours prêt à casser du hippie, par sa petite amie procureur tirée à quatre épingles mais désinhibée après deux rails de coke (Reese Witherspoon) et par un avocat spécialisé dans le droit maritime (Benicio del Toro), Sportello surnage sur les méandres de cette affaire entre hébétude révulsée, rires extatiques et éclairs de lucidité.

Comme contaminé par la désinvolture hagarde des personnages de son polar débraillé, Paul Thomas Anderson lâche un peu de lest vis à vis de son éthique obsessionnelle du cadrage impeccable. Il restitue ici avec maestria un univers vintage à souhait. Bigarrure pétaradante et collapses bleutés sont comme la traduction imagée des deux polarités de ce film qui oscille sans cesse entre fulgurances burlesques et épicées (il faut voir Sportello se faire tabasser ou Josh Brolin déguster ses glaces phalliques) et spleen somnambulique.

Film sursaturé qu'il faudrait regarder avec l'appareillage d'Alex dans « Orange mécanique » pour ne pas en perdre une miette, le dernier PTA siphonne l'esprit et laisse lessivé. Il fallait ce déferlement de paroles, de musique, de couleurs, cette collision déchaînée de scènes pour parvenir à retranscrire la prose embroussaillée de Pynchon. C'est que ça dégoise sans discontinuer dans « Inherent vice » mais cette logorrhée n'empêche pas de jouir de cette traversée hypnotique, d'être ravi (au sens de captif et d'enchanté) par ce film qui est avant toute chose une œuvre sur le temps. Car l'« inherent vice », c'est la transformation et la décomposition inéluctable du vivant et des objets, le corollaire du principe de vie. Sorte d'immense fondu enchaîné entre deux époques en forme de gueule de bois, « Inherent vice » radiographie les états hallucinés d'un personnage qui renaît douloureusement des cendres à peine éteintes de son écosystème psychédélique. Qu'il soit porté avec une maestria dégingandée par le bien nommé Phoenix ne manque pas de sel.

Les inherent vibes du L.A des sixties. Copyright image Huffingtonpost.

Les inherent vibes du L.A des sixties. Copyright image Huffingtonpost.

Tag(s) : #psychédélisme, #hippie, #film noir, #parodie

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