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Tissée autour de deux thèmes aisément repérables, la filmographie d'Antoine Barraud ("Monstre", "Les gouffres") travaille la question de la monstruosité et des abîmes autant qu'elle interroge la figure du cinéaste au fil de portraits expérimentaux (entretiens avec Kenneth Anger, Koji Wakamatsu..). Il était donc logique, presque nécessaire, que ces deux fils rouges se rejoignent dans « Le dos rouge », passionnante plongée au cœur du processus de création, où un cinéaste reconnu, Bertrand (Bertrand Bonello) est en quête d'un tableau « qui tourne autour du monstre » pour son prochain film, l'histoire de la mutation progressive d'un corps de femme en monstre. Bertrand sillonne les allées des musées en compagnie d'une historienne d'art, Célia B.(Jeanne Balibar, au summum de son excentricité désopilante), censée l'aider dans ses recherches. Taraudé par le sujet de son film, il se découvre une tache rouge dans le bas du dos...

Conçu d'abord comme un documentaire, puis rattrapé par la fiction, « Le dos rouge » fascine par son hybridité, son jeu entre le vrai et le faux (le cinéaste joué par Bonello peut rappeler Bonello mais n'est pas Bonello), entre réalité et fantasmes, entre préoccupations concrètes du réalisateur (son idée fixe de trouver une figure de monstre comme catalyseur de son prochain film) et vertige de la création. Barraud ne montre pas autre chose qu'un cinéaste captif de l'univers qu'il a créé, submergé par l'imaginaire de ses précédents films et du film à venir, hanté par le fantôme des personnages auquel il a ou va donner vie. La projection à la cinémathèque d'un des films de Bertrand, « Madeleine d'entre les morts » - qui est à l'origine un scénario de Bonello resté dans les limbes, un de ses « Films fantômes » dont il a tourné lui-même une scène pour les besoins du « Dos rouge » - ouvre les vannes à la question du double qui plane sur la seconde partie du film. Le scénario de « Madeleine d'entre les morts » où, après la bagatelle, une femme blonde devient brune sous le regard stupéfait de son partenaire, semble contaminer l'esprit préoccupé de Bertrand qui, voit, interloqué, Géraldine Pailhas se substituer, sans transition et au moyen d'une cape spectrale, à Jeanne Balibar.

Manière habile de revisiter, en version 100 % brune, le « Vertigo » d'Hitchcock, film matriciel pour Barraud comme pour Bonello. De Balibar à Pailhas, Célia B. est-elle une créature réelle, charnelle, un rêve du cinéaste, une muse fantasmatique venue le mettre sur la voie du bon tableau ou un peu de tout cela ? A cette question, comme à celle de l'origine de la tache rouge (somatisation ?), le film ne répond pas, se nimbant toujours davantage d'une inquiétante étrangeté, se consumant dans un flou artistique captivant et enjôleur sans jamais perdre de vue son propos.

Au delà de la référence hitchcockienne, il y a un peu du « 8 ½ » de Fellini dans ce « Dos rouge » qui dresse le portrait d'un réalisateur embarqué dans un projet à l'état larvaire, distillant goutte à goutte des bribes de scénario pour tromper l'inquiétude de son équipe. Comme Marcello, Bertrand est entouré de femmes troublantes filmées comme autant de créatures insondables et mystérieuses, du fantastique tandem Balibar-Pailhas à la sulfureuse Joana Preiss, qui composent autour de lui un ballet quasi-onirique. Brillante réflexion sur le métier d'artiste, sur les tâtonnements, les doutes et l'ébullition mentale que charrient inévitablement tout processus de création, « Le dos rouge » dresse le portrait en anamorphose d'un réalisateur doublé d'un esthète, derrière lequel il est loisible de voir le cinéaste de « Tirésia » ou de « L'Apollonide », même si le Bonello réalisateur arrive à se faire oublier au profit de Bonello l'acteur, prodigieux, mélange de sensualité magnétique et d'imperturbabilité troublée.

Mais la grande prouesse du film tient à la façon dont il intègre les toiles dans le dispositif cinématographique. Les tableaux et sculptures, tantôt filmés à la loupe de manière parcellaire, tantôt montrés plein cadre, sont vus à travers le regard et le discours des personnages, où se mêlent, sans aucun verbiage, ressenti instinctif et regard du connaisseur. Discours porté par la cocasserie et le phrasé ensorcelant de Jeanne Balibar, à l'origine de certaines des phrases que son personnage prononce puisque le film fait la part belle à l'improvisation, telle : « Le catalan international me laisse assez de marbre ». C'est à une expérience inédite, à une déambulation passionnante de toile en toile qu'invite le « Dos rouge » qui contredit la phrase de Bazin selon laquelle « l'écran détruit radicalement l'espace pictural ». En laissant exister les œuvres à l'écran, en les regardant à travers le prisme de la fiction, Barraud en offre au contraire une vision augmentée qui ravira le néophyte comme l'amateur.

Bonello, Balibar : un feu d'artifice d'intelligence et de sensualité. Copyright image : Epicentre films.

Bonello, Balibar : un feu d'artifice d'intelligence et de sensualité. Copyright image : Epicentre films.

Tag(s) : #création, #artiste, #peinture, #art, #monstre, #portrait, #mise en abyme

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