Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les Albertine sont suffisamment rares au cinéma et en littérature pour que le prénom incite aux rapprochements. C'est une série de fils ténus qui relient la flamboyante Albertine Sarrazin à l'Albertine de fiction de Proust : identité des prénoms et des initiales, même penchant pour les amours saphiques, existence fauchée bien trop tôt, mais surtout deux adjectifs également chevillés à leur destin, « prisonnière » et « fugitive ». Comme si, à la faveur de toutes ces petites ressemblances avec la créature fuyante de la "Recherche", Albertine Sarrazin était destinée à entrer en littérature. Ce qu'elle fit de manière fracassante en 1965, en publiant « L'Astragale », roman autobiographique dans lequel elle raconte ses années de cavale.

En sautant par dessus le mur de la prison où elle purge une peine pour un hold-up commis avec son amante, Albertine se rompt un petit os du pied, l'astragale. Elle est recueillie et soignée par un malfrat, Julien, qui l'installe à Paris et dont elle tombe éperdument amoureuse. Contrainte à vivre de passes et d'expédients en attendant son bien-aimé qui ne fait que quelques passages furtifs entre deux magouilles en province, Albertine entame une existence clandestine dans la capitale. Dans le récit enfiévré qu'elle compose pendant cette période, l'écriture fait à la fois office d'exutoire à cet amour débordant et de rédemption (« J'ai à mon actif toutes les vacheries, toutes les débauches... »).

« L'Astragale » avait déjà été porté à l'écran en 1968 par Guy Casaril avec Marlène Jobert dans le rôle-titre. Brigitte Sy, accessoirement ex-compagne de Philippe Garrel et heureuse mère d'Esther et de Louis, l'adapte à son tour et prolonge ainsi son premier long-métrage, « Les mains libres », film autobiographique sur un amour impossible entre un détenu et une intervenante en milieu carcéral. Elle signe ici, en même temps qu'un vibrant portrait de femme, derrière lequel on sent toute son admiration pour cette héroïne coriace et pleine de panache, un superbe film sur l'attente amoureuse, attente comme étirée par ce noir et blanc lumineux et languide qui caresse les personnages autant qu'il les sublime. « L'Astragale » pourrait se lire comme un beau déroulé en noir et blanc de cette phrase de Barthes dans « Fragments d'un discours amoureux » : « Suis-je amoureux ? - Oui, puisque j'attends. ». Cette attente et cette amour constituent Albertine (Leïla Bekhti) pour qui tout le reste -prostitution, cavale- n'est qu'épiphénomène : « Je jouais ma dernière chance sur l'amour », dit-elle avec ce jusqu'au-boutisme propre aux natures passionnées.

Le film s'écoule au gré de l'attente de son personnage qui se consume dans les ballons de rouge et la fumée de cigarette. Brigitte Sy saisit la vie d'Albertine comme un moment de latence entre deux retrouvailles, une intermittence entre deux étreintes brisées, une quotidienneté à la fois morne et joyeuse tendue vers un ailleurs : celui de l'amour, sans cesse différé, et de l'écriture. « Il y a deux mois que j'écoute les nuits et les minuits tomber », susurre-t-elle à l'oreille de son amant. De là cette atmosphère vaporeuse et enveloppante qui sertit le film. Sur fond de guerre d'Algérie et malgré les rafles, le Paris interlope des années 1960 que filme Brigitte Sy distille malgré tout un climat d'insouciance. L'urgence et la patience d'Albertine se résorbent et s'endorment momentanément dans le rire, la gouaille des tenanciers de bistrots, des prostituées, des mères célibataires qui dealent (géniale India Hair).

De la prison à ce traquenard magnifique qu'est l'amour contrarié par les vicissitudes (« J'ai mis un pied bloqué dans la vie d'un voyou » dit Albertine), Brigitte Sy suit son ardente héroïne, parle tout contre elle. De bout en bout, un vent de liberté, une fougue feutrée parcourent cet « Astragale » scandée par quelques accords de violon et la prose fulgurante de la fugitive. La mise en scène, pudique et tamisée y est comme un écrin discret, qui accompagne autant qu'il magnifie le jeu des acteurs. Leïla Bekhti, envoûtante et subtile et Réda Kateb, formidable dans ce rôle de tendre truand, forment un couple évident et magnétique tandis que la présence diffuse d'Esther Garrel, déjà remarquée dans « 17 filles » et « La jalousie » instille une douce mélancolie. Et Louis himself nous fait l'honneur d'un petit caméo, ce qui ne gâte rien.

Leïla Bekhti et Réda Kateb.

Leïla Bekhti et Réda Kateb.

Tag(s) : #adaptation, #noir et blanc, #Albertine Sarrazin

Partager cet article

Repost 0