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Dans un appartement vétuste, une casserole sale trône sur un réchaud à gaz. La tapisserie est en lambeaux. Une femme est en train de se sécher les cheveux. En entendant la porte grincer, son visage s'illumine et vient rompre la morosité du décor. Mais en lieu et place de son compagnon, qu'elle attendait, c'est le propriétaire de l'immeuble qui vient la sermonner vertement à propos de l'état du logement, lui rappelant qu'elle est « tenue d'occuper les lieux bourgeoisement ». La scène n'aura aucune importance par la suite ; seule l'ombre portée de cet adverbe viendra s'insinuer malignement dans les interstices de cette histoire d'amour et d'infidélité. En quelques plans seulement, Philippe Garrel campe une situation qui n'est pas sans rappeler la toile de fond de son précédent film, « La jalousie » : le couple d'artistes uni face à une situation financière précaire. Si les héros garreliens refusent de vivre une petite vie bourgeoise et étriquée, s'ils tiennent à vivre de leur art, quitte à prendre un petit boulot pour survivre, ils sont loin d'être exempts de ces petites lâchetés conjugales estampillées bourgeoises : modus vivendi, œillères commodes, compromission....Autant de petits arrangements, de filtres moraux qui vont faire vaciller le couple de documentaristes formé par Pierre (Stanislas Merhar) et Manon (Clotilde Courau, prodigieuse). Ces deux-là s'aiment et travaillent ensemble à un documentaire sur la Résistance. Mais Pierre tombe sous le charme d'une stagiaire, Elisabeth (Lena Paugam), avec laquelle il entame une liaison suivie. Un jour, Elisabeth aperçoit Manon en compagnie d'un autre homme et, frustrée d'être cantonnée à la situation précaire de l'amante, décide de tout dire à Pierre.

Si le cinéma de Garrel est un cinéma sans fard, ce n'est pas seulement parce qu'il se refuse à maquiller ses actrices (ce qui leur confère d'ailleurs une intensité dramatique et une force expressive sans pareille à l'heure où bien des minois sont pétrifiés par le botox), parce qu'il privilégie les décors naturels et dépouillés, c'est surtout dans sa manière d'aborder frontalement et dans ses derniers retranchements le couple à l'épreuve de l'infidélité, d'aller droit dans la chair des sentiments. Le mouvement, sublime, de « L'ombre des femmes » est celui d'un dévoilement, d'un démaquillage : on part d'une situation plutôt rebattue, celle du double adultère traité sur un mode quasi vaudevillesque, avec encoignures, planques et secrets derrière les portes, pour mettre à nu la mascarade du couple, la pantomime conjugale qui réduit les personnages à agir conformément à la situation plutôt que d'écouter la vérité de leur cœur et leurs désirs profonds. Malentendu exprimé par la voix off de Louis Garrel, qui scande le film de ses accents ténébreux : « Lui ne le voulant pas, elle ne le voulant pas, ils se quittèrent ». L'épilogue, mélange d'ironie et de gaieté fébrile, a à la fois la cruauté d'une comédie humaine dévoilée et la politesse de l'allégresse.

« L'ombre des femmes » est peut-être le film le plus ouvertement sexué de Philippe Garrel. Mais cette typologie des comportements féminins et masculins, loin de stéréotyper l'intrigue, la régénère en permanence à coups de petites touches d'humour et de rebondissements inattendus : si Manon ne disait rien, elle n'en avait pas moins compris que son mari la trompait. La sensibilité et l'intuition féminine n'ont d'égale que le manque de flair des hommes. Ce n'est qu'à partir du moment où Manon lui avoue son infidélité et lui promet de mettre un terme à sa liaison que Pierre se met à traquer le moindre signe d'adultère (un nouveau parfum ? un sourire un peu trop épanoui?) chez sa femme, tout en continuant à la tromper. Se dessine ici toute la mauvaise foi et le besoin d'exclusivité de l'homme qui fait sans vergogne à sa femme ce qu'il n'aime pas qu'elle lui fasse (le proverbe dit pourtant tout le contraire).

Sorte de réplique comique du personnage de « L'innocent » de Visconti, Pierre n'est qu'un pantin démantibulé, lâche, un mort-vivant hagard, ballotté entre deux femmes vivantes et vibrantes qui donnent le la du trio amoureux. Rien que leur façon d'être, de se mouvoir renseigne sur leurs caractères respectifs : Manon parcourt nerveusement l'appartement de long en large, essaie de réinsuffler un mouvement au couple moribond tandis que lui reste prostré tel un bloc monolithique campé dans des certitudes bien arrêtées (Pierre juge que l'infidélité, consubstantielle à la libido masculine, est l'apanage des hommes). Dans une œuvre attachée à faire de l'homme une figure Wertherienne, à le romantiser (La jalousie, Un été brûlant, La frontière de l'aube), « L'ombre des femmes » détonne en imposant sa coloration ostensiblement féministe, même si la dernière phrase, magnifique (« Pardon, mon amour, je t'ai mordue »), offre une rédemption à Pierre.

Dans le noir et blanc charbonneux et somptueux de Renato Barta, les marronniers de Philippe Garrel, l'amour et ses atermoiements, sont revisités au fil d'un scénario aux lignes claires et bien dessinées (on reconnaît le trait incisif de Jean-Claude Carrière) qui taillent dans le vif. Cette apparente simplicité est rehaussée par une mise en scène cristalline dont les subtiles ondulations agissent à la fois comme un scalpel et comme un onguent sur les plaies du couple. D'une acuité d'autant plus percutante que le film est ramassé en quelques soixante-dix minutes. « L'ombre des femmes » a le laconisme et l'efficacité d'un petit traité de la vie conjugale en même temps que la beauté fiévreuse d'un poème, que la majesté d'un incunable. C'est presque un classique-né, à voir et à revoir avec son double inversé et plus grave, « La jalousie ». C'est aussi le film plus ouvertement malicieux de Garrel, émaillé de clins d’œil au spectateur. Épure intemporelle qui va de l'ombre à la lumière, du ténébreux et marmoréen Mehrar à la solaire et fébrile Clotilde Courau (dont la présence irradie tout le film), « L'ombre des femmes » se grise de son propre mouvement qui le porte de l'opacité des trahisons conjugales à une étincelante fin digne des comédies du remariage, à une sorte de version euphorique et assumée du final de « l'Amour l'après midi » de Rohmer. Dans un Paris désert et presque surréel, Garrel nous convie à une magnifique traversée du désir.

Clotilde Courau, solaire et Stanislas Mehrar, marmoréen.

Clotilde Courau, solaire et Stanislas Mehrar, marmoréen.

Tag(s) : #Philippe Garrel, #trahisons conjugales

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