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C'est un mauvais jeu de mots mais c'est une constante : dans chaque film de Stéphane Brizé, il y a un homme brisé. Du Patrick Chesnais chenu et désillusionné de "Je ne suis pas là pour être aimé" au Vincent Lindon tellurique de "Mademoiselle Chambon" et de "Quelques heures de printemps", ses personnages sont des quinquagénaires écorchés, abîmés, qui retrouvent peu à peu goût à la vie et redeviennent perméables aux sentiments (amoureux, filiaux) à la faveur d'une rencontre. Avec "La loi du marché", présenté en compétition officielle à Cannes, exit la petite musique des sentiments, place au réalisme social, à un naturalisme à l'os entrelardé de couches de graisses triviales à souhait. Le film est construit sur une série de plans-séquences qui se succèdent pour dire l'intolérable cruauté d'un capitalisme sauvage, des licenciements économiques abusifs aux pratiques nauséabondes des grandes surfaces (également épinglées , quoique sur un tout autre registre, dans le film "Discount" de Louis-Julien Petit). L'intention est fort louable, le geste sincère, la réalisation pudique comme toujours chez Brizé. Il n'empêche que cet assemblage de scènes sur le vif tient parfois de l'amoncellement fastidieux de chefs d'accusation sur un bureau et que certains de ces blocs de réel brut ont leur nécessité, d'autres moins. Si brizé et Lindon, en vrais coureurs de fond, se font fort de porter à épuisement chaque séquence, de camper chaque situation en temps réel, ce parti-pris tout à fait justifié a pour corollaire une complaisance gratuite dans les longueurs comme dans cette scène interminable où Thierry (Lindon), contraint de vendre son mobil-home, fait front contre des acheteurs bien décidés à marchander. C'est la seule fois au cours du film où Thierry pourra se réclamer de la "loi du marché", celle qui fixe le prix légal de vente des biens immobiliers.

Ex-travailleur en bâtiment au chômage depuis plusieurs mois, Thierry peine à se réinsérer dans la vie active. Même après avoir fait un stage, il se retrouve gros-jean comme devant, la faute aux embrouillaminis d'un Pôle Emploi quasi kafkaïen. De pion sacrifié sur l'autel d'un libéralisme forcené, Thierry devient, à son corps défendant, un petit soldat, un serviteur involontaire du capitalisme. Contraint d'endosser, par la force des choses, le costume du vigile de grande surface, il passe ses journées à patrouiller à l'entrée du magasin et à traquer le menu larcin sur ses écrans de contrôle, tenu de fliquer les clients comme les employés. Caissières filmées en train de subtiliser des bons de réduction ou de faire passer des points en douce sur leur carte de fidélité, clients pris la main dans le sac sont sommés de passer aux aveux devant la caméra tremblotante de Brizé (c'est bien les saccades de la caméra, ça fait "vrai", reportage en caméra cachée) qui délaisse un instant Lindon pour laisser suppurer les plaies de cette "France d'en bas" aux abois. Seul le culot d'un jeune homme pourtant acculé viendra apporter un trou d'air absurde et bienvenu à ce cahier des charges compassionnel.

Des trous d'air, des respirations, le film s'évertue à en apporter au risque de multiplier les scènes purement gratuites, comme celles où Thierry et sa compagne prennent des cours de danse (qu'elle est loin la fébrilité comique et touchante des cours de tango de "Je ne suis pas là pour être aimé"!). C'est tout le volet vie privée, sans grande utilité pour l'intrigue si ce n'est d'en rajouter une couche sur l'infortune du personnage (la responsabilité d'un fils handicapé), qui aurait mérité d'être élagué. Sur la plan familial, Brizé, d'habitude excellent cinéaste intimiste, n'a rien à dire. "La loi du marché" aurait pu être un bon moyen-métrage sur les pratiques de télé-surveillance, sur le dilemme et le malaise d'un homme écoeuré par sa fonction. Ces deux sujets, bien esquissés, ont le mérite de redonner vigueur à ce drame flapi qui tient plus de l'état des lieux de pratiques contemporaines délétères (l'entretien d'embauche par Skype) fictionnalisées à la va-vite que du cinéma. Malgré tout, il faut convenir qu'on y croit, que l'alchimie entre Lindon et les comédiens amateurs, qui rejouent en quelque sorte leur vie à 'écran opère. Visage raviné, yeux éteints, Vincent Lindon parvient à faire oublier Vincent Lindon. Ce n'était pas gagné : derrière les deux premières scènes qui fleurent le réquisitoire, on sent encore percer l'acteur de "Pater", le Lindon engagé tonitruer contre un système inique. Toutes les conditions sont remplies pour décrocher un prix d'interprétation.

Vincent Lindon traque le menu larcin sur ses écrans de contrôle. Copyright image : unifrancefilms.

Vincent Lindon traque le menu larcin sur ses écrans de contrôle. Copyright image : unifrancefilms.

Tag(s) : #naturalisme, #Lindon, #chômage

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