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Dans « Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) », Paul Dedalus était un enseignant vacataire en philosophie un brin velléitaire qui peinait à finir sa thèse et s'éparpillait entre plusieurs femmes : Valérie, Sylvia et son amour de jeunesse, Esther. Amour passionnel, tumultueux, éternel s'il en est, de ceux qui vous font passer à « l'âge d'homme » comme dirait Leiris, sur lequel Paul a réglé ses pas en devenant anthropologue. Vingt ans après, Arnaud Desplechin rembobine et reprend cette histoire d'amour à la racine avec « Trois souvenirs de ma jeunesse », sorte de saga Doinel à l'envers, de film matriciel à rebours, film-somme qui condense et réexplore les thèmes et les personnages majeurs de sa filmographie.

Anthropologue au Tadjikistan depuis une dizaine d'années, Paul (Amalric) décide de rentrer en France où l'attend un poste au Quai d'Orsay. A la faveur d'un problème de passeport, ce retour aux sources va ouvrir les vannes du souvenir et se doubler d'un retour mental au pays natal, au paradis perdu de l'enfance et de l'adolescence à Roubaix, fief cinématographique de Desplechin. Paul y apparaît sous les traits du jeune Quentin Dolmaire (beau ténébreux magnétique) et le film laisse dès lors toute la place à « l'édifice immense du souvenir » : il est vrai que Roubaix rime avec Combray. Difficile de ne pas se laisser assaillir par les références en regardant ce film-fleuve irrigué, comme toujours chez Desplechin, par le mythe, l'anthropologie, le cinéma, la littérature. C'est que le réalisateur de « Jimmy P. » conçoit le cinéma comme Stendhal envisageait naguère le roman : « un miroir que l'on promène le long d'un chemin ». Pas de chemin chez Desplechin, mais un labyrinthe, un dédale de souvenirs qui prend la forme d'une quête d'identité méandreuse où il fait bon se perdre.

Paul adulte découvre en effet que son identité a été usurpée par un jeune homme australien. Il se souvient alors de ses années de lycée où, à la faveur d'un voyage scolaire en Russie, il avait, avec un de ses camarades, mené à bien une mission visant à aider des juifs retenus en Russie à regagner Israël. Une mission qui impliquait qu'il fasse le sacrifice de son passeport... On retrouve là au cœur de l'intrigue la thématique de la diffraction identitaire, qui imprègne tout le film et, plus largement, la filmographie de Desplechin puisque « Trois souvenirs de ma jeunesse », en plus d'être le prequel de « Comment je me suis disputé.. » , communique souterrainement avec d'autres films comme « Un conte de Noël ». Dans ce dernier, Paul Dedalus avait pour visage celui du jeune Emile Berling : c'était un adolescent dépressif, dont les accès de violence répétés lui avaient valu d'être interné en hôpital psychiatrique. Mathieu Amalric jouait l'oncle de ce Paul Dedalus là et avouait sans vergogne à sa propre mère qu'il la détestait (et celle-ci le lui rendait bien). Ces principales composantes courent dans « Trois souvenirs de ma jeunesse » et structurent la première partie, aussi brève que noire, consacrée aux démons intérieurs de l'enfant Dédalus aux prises avec sa Folcoche. Cet éparpillement ludique ne va pas sans anachronismes ni erreurs délibérées puisque Gilles Cohen qui jouait auparavant le cousin Bob adulte se retrouve dans le rôle périphérique du juif commanditaire de la mission en Russie. On n'en finirait pas de dénombrer ces transferts d'identités malins, ces jeux de correspondance extradiégétiques.

Pourtant, « Trois souvenirs de ma jeunesse » paraîtra moins embrouillé, moins foisonnant que «Comment je me suis disputé » et « Un conte de Noël ». Le film est structuré en trois parties, « Enfance », « Russie » et « Esther », de longueurs inégales, qui revisitent chacune un genre cinématographique bien précis : le film d'horreur, le film d'espionnage saupoudré de « Vertigo » et le film épistolaire, légataire heureux du Truffaut des « Deux anglaises et le continent ». Dans cette dernière partie qui court sur une heure et demie, Paul rencontre Esther (Lou Roy-Lecollinet, tout en sensualité mystérieuse et mutine). Leur histoire d'amour prend la forme d'un magnifique et « ténébreux orage, traversé ça et là par de brillants soleils », contrarié et électrisé sans relâche par le groupe d'amis et les nombreux prétendants de la belle, par le mal-être d'Esther et par l'éloignement. Paul est un Ulysse moderne, sans cesse en exil, qui se presse de revenir vers sa Pénélope, cette Esther tourmentée mais diablement vivante.

Sur fond de chute du mur de Berlin, l'histoire de Paul et d'Esther se déploie au diapason d'un lyrisme fou, d'un romantisme tonitruant. Derrière leur relation qui s'embrase et s'étiole tour à tour point la petite musique tristounette du désenchantement, corollaire d'un amour trop grand. On sent l'héritage de « La vie d'Adèle » dans la façon dont Desplechin filme la circulation du désir, cadre les visages de façon à en faire vibrer les moindres tressaillements. Entre lettres enfiévrées et étreintes sismiques, il pose les jalons d'un amour fusionnel, fondateur et destructeur comme toutes les grandes passions. « Nos arcadies », titre original du film, est à l'ivresse ce que « Comment je me suis disputé » est à la gueule de bois. Littéraire, charnel, vibrant, ce magnifique « Trois souvenirs de ma jeunesse » n'aurait sans doute pas manqué de séduire Xavier Dolan, s'il n'avait été injustement débouté de la compétition officielle au dernier moment. Paul Dedalus, anyways.

"Trois souvenirs de ma jeunesse" : le magnifique film-somme de Desplechin
Tag(s) : #Desplechin, #littérature, #anthropologie, #Dedalus, #Truffaut

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