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Depuis un certain temps, on observe que les personnages publics sont devenus une source d'inspiration privilégiée du cinéma français. Au point que certains films semblent tricotés à partir de ce que l'acteur évoque dans la conscience ou l'imaginaire collectif. Ainsi de « Gemma Bovary » où Fabrice Luchini déclamait avec gourmandise du Flaubert dans le bocage normand comme il a coutume de le faire dans les grands messe cathodiques, ainsi de « L'enlèvement de Michel Houellebecq » de Guillaume Nicloux, exemple-type de fiction cousue main à partir d'un personnage public hyper médiatisé. « Valley of love», du même Nicloux, semble, au vu de sa genèse, échapper à cette veine puisque le scénario préexistait au casting de Gérard Depardieu (son rôle devait être tenu par Ryan O'Neal mais la production, pour des questions de financement, a dû faire appel à un acteur français). Pour autant, le film, dans la lignée du téléfilm houellebecquien, est symptomatique de cette extension du domaine du personnage public à l'écran. On y voit notre Gégé national pisser dans le désert (allusion à ses frasques urinaires dans les avions?), abuser de la bouteille et exhiber une chemise offerte par Nounours, son secrétaire ; on l'entend dire qu'il est né à Châteauroux, qu'il a grossi. Ce pacte biographique plutôt rigolo se double d'un discours méta-cinématographique, puisque « Valley of love » marque les retrouvailles de Depardieu et Isabelle Huppert trente-cinq ans après « Loulou » de Pialat. Dans une des plus belles scènes du film, Gérard évoque sa première nuit d'amour avec Isabelle, le souvenir de la clope allumée après, et, d'emblée, c'est l'image de la chambre d'hôtel miteuse et du deux pièces cuisine de «Loulou » qu'on imagine comme théâtre de leurs étreintes. De la même façon, les personnages d'Isabelle et de Gérard semblent prolonger la personnalité cinématographique d'Huppert et Depardieu : lui, mélancolique et romantique, évoque constamment des souvenirs de leurs couple (c'est le côté truffaldien) ; elle, sèche, balaie d'un revers de main ce passé dont elle n'a apparemment pas gardé un souvenir impérissable (côté froid, chabrolien).

Obéissant aux vœux posthumes de leur fils suicidé, qui leur a envoyé à chacun une lettre dans laquelle il promet de leur faire signe depuis l'au-delà, les deux ex-époux sont contraints de cohabiter pendant une semaine dans l'aride Vallée de la mort en Californie, celle-là même qui fut sublimée et consacrée comme valley of love par le « Zabriskie point » d'Antonioni. Comme dans « la Rose et le Réséda » d'Aragon, il y a Isabelle qui croit au ciel, et Gérard qui n'y croit pas. Toujours est-il qu'ils accomplissent leur pèlerinage quotidien du motel au désert, ressassant leurs rancunes, leur culpabilité, se racontant leur vie entre deux réflexions sur l'écosystème et la radioactivité des champignons. C'est que le scénario et les dialogues, d'une lénifiante banalité, semblent avoir fondu au soleil californien. Et nous, spectateurs, sous cette chape de plomb de scènes monotones et sans enjeux, de vivre par procuration l'engourdissement dû à la chaleur.

« Oh putain, la chaleur » ne cesse de dire Gégé, transpirant à grosses gouttes, ahanant sans relâche, déambulant ventre à l'air le soir, à la fraîche. Si « Valley of love » est un film qui n'a pas de corps, Gégé lui donne le sien, lui fait offrande de sa panse vallonnée. Corpus Depardi. De là une dualité intéressante entre le matérialisme, la pesanteur sonore du corps de l'acteur et le halo spirite qui enveloppe le film. C'est finalement la conjonction des deux qui donnera lieu à la scène la plus émouvante, là encore parce qu'elle réveille le souvenir de la vision foudroyante de l'abbé Donissan dans « Sous le soleil de Satan » de Pialat. De là à dire que « Valley of love » est la rétrospective sous forme d'un jeu de pistes, des films de Pialat avec Depardieu et que la substantifique moelle du film se ramène à la citation, plus au moins consciente, il n'y a qu'un pas.

Certes, « Valley of love » est un film « 100% Gégé », pour reprendre le titre du hors-série de « So film » qui lui était consacré il y a peu, certes Depardieu, au jeu du mammouth et de la souris, se taille la part du lion mais la gazelle Huppert ne se laisse pas dévorer pour autant, survivant dans l'écosystème du film à la force de son jeu, de sa puissance émotionnelle. Il suffit de comparer les scènes où l'un, puis l'autre lisent à haute voix les lettres de leur fils pour se rendre compte de l'abysse qui sépare leur façon de jouer, leur « être à l'écran ». Pour Huppert, « ça sue le boulot » comme aurait dit Chabrol, pour Depardieu, c'est la désinvolture et l'impréparation assumée. Au fond, jusque dans leur jeu, ils n'ont jamais cessé d'être la bourgeoise et le marlou du cinéma français.

Les retrouvailles Gégé/ Iz'Hup, trente-cinq ans après "Loulou".

Les retrouvailles Gégé/ Iz'Hup, trente-cinq ans après "Loulou".

Tag(s) : #Huppert, #Depardieu, #Pialat, #rétrospective

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