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Si l'on s'en réfère aux dernières productions transalpines, il semble que le cinéma italien cherche un nouveau souffle dans la littérature. Cette tentative de réenchantement du septième art par les belles lettres s'est soldée par une réussite (l'excellent « Leopardi » de Mario Martone) et par un film pour le moins pâlot, « Contes Italiens », adaptation anémié et empesée du « Décaméron » de Boccace par les frères Taviani. Encore est-on tenté de réévaluer ce dernier après avoir vu « Tale of tales » de Matteo Garrone, purge indigeste et clinquante, dont la seule prouesse est sans conteste de transformer le conte en monument d'ennui. Si les quelques métamorphoses qui jalonnent cette risible féerie illustrent le passage de la monstruosité à la beauté (une vieille difforme se change en une superbe jeune fille, un monstre se disloque pour donner naissance à une sublime créature), le film de Garrone fait le trajet inverse, transmuant son palpitant et fascinant matériau livresque (le « Pentameron » de Giambattista Basile, recueil de contes du XVII e siècle) en une excroissance d'un baroque frelaté.

A ce film, qui n'a de cesse de vouloir jouer la carte de la démesure shakespearienne, on a envie d'appliquer la célèbre phrase de « Macbeth » : « It's a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing » (« C'est un conte, raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ».) Car il n'est d'autre démesure dans ce « Tale of tales », présenté en compétition officielle à Cannes, que celle des moyens. Superproduction au casting international (Salma Hayek, Vincent Cassel, Alba Rohrwacher...), tourné en langue anglaise, il tranche avec les précédents films de Garrone, avec sa volonté de se consacrer à un cinéma local se nourrissant d'une réalité endémique (la mafia napolitaine dans « Gomorra », les rêves de gloire cathodique du lumpenprolétariat napolitain dans « Reality »). Car c'est bien là un des problèmes de « Tale of tales » , qui pâtit de ce déracinement, le souffle foutraque et l' « italianité » du recueil de contes s'affadissant indéniablement dans le moule d'une production internationale globalisée et sans âme.

Mais il y a fort à parier qu'un « Racconto dei racconti » national eût été également une piètre adaptation tant Garrone peine à insuffler à son film le merveilleux propre au conte, les aventures des personnages ne donnant lieu qu'à une suite de pantomimes costumées, au mieux désincarnées, au pire grotesques. Certains acteurs y mettent à peu près autant du leur qu'à la kermesse de l'école (pauvres John C. Reilly et Salma Hayek), quant à Vincent Cassel il fait l'effet d'un boloss des belles lettres parachuté en terre inconnue (le film d'époque), jouant le roi médiéval priapique avec la même nonchalance satisfaite que le queutard néo-beauf chez Maïwenn. Doublement couronné roi, à la fois par le cinéma français (« Mon roi ») et international, il incarne un souverain tombé amoureux d'une femme à peine aperçue et qui déchantera bien vite lorsqu'il s'apercevra que le chant qui l'avait ensorcelé est né d'un corps fané et hideux. Dans les royaumes voisins, une reine hiératique (Salma Hayek) taraudée par le désir d'avoir un enfant, suit les conseils d'un oracle qui lui recommande de dévorer le cœur d'un monstre marin, après l'avoir confié à bouillir à une jeune vierge ; un roi sans divertissement peu soucieux de l'avenir de sa fille (Toby Jones, plutôt à son affaire) consacre ses jours et ses nuits à nourrir une puce, qui finit par prendre des proportions inquiétantes.

Autant de récits que Garrone entrelace de manière pour le moins arbitraire et qui ne trouvent de liant que dans le flux sanguin qui irrigue tout le film. Les motifs consubstantiels au conte (la gémellité, la figure paternelle absente ou démissionnaire, l'impétuosité des passions et des désirs, la confrontation avec la monstruosité comme rite de passage, le culte de la jeunesse et de la beauté) perdent leur éclat horrifique et leur force transgressive, dévitalisés qu'ils sont par une réalisation amorphe et laborieuse et un spectaculaire en toc. A peine, au début, la traque sous-marine d'un monstre par John C. Reilly parvient-elle à subjuguer. Fallacieuse promesse qui n'ouvre sur rien d'autre qu'un film interminable (près de 2h15), une rutilante coquille vide qui finit par se réduire à son seul apparat (le décor et les costumes), et encore. Au bout du conte, la gigantesque peau de puce (unique curiosité du film) se ramène à peau de chagrin. On n'en redemande pas, même pour s'endormir.

Salma Hayek dévorant le coeur d'un monstre marin.

Salma Hayek dévorant le coeur d'un monstre marin.

Tag(s) : #conte, #littérature, #Garrone

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