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Après le piètre « The cut » de Fatih Akin, c'est au tour de Robert Guédiguian de rouvrir les plaies du génocide arménien, dont on commémore cette année le centenaire. Alors que le réalisateur d'origine turque s'attachait à reconstituer les marches de la mort et ses immédiates conséquences sur une famille, le cinéaste d'origine arménienne (L'armée du crime, Voyage en Arménie) propose un film plus ambitieux, qui questionne en profondeur les répercussions du génocide sur les consciences de générations d'arméniens. Si Guédiguian évoque brièvement dans « Une histoire de fou » l'horreur des marches de la mort, il le fait par le biais du témoignage frontal de Soghomon Tehlirian, un arménien traduit en justice devant un tribunal allemand pour avoir assassiné à Berlin en 1921 un des commanditaires du génocide, le ministre turc Talaat Pacha, puis finalement déclaré non coupable et consacré comme héros par la diaspora. Autant dire que le film de procès en noir et blanc qui ouvre « Une histoire de fou" a une autre force évocatrice que la mise en images plate et forcément en deçà de la réalité de Fatih Akin. Voir les photos du génocide arménien circuler entre les mains de magistrats allemands moins de vingt ans avant la Shoah a aussi de quoi édifier. Après cette reconstitution soignée en noir et blanc portée par un vibrant Robinson Stévenin, c'est le « Guédiguian-movie » qui reprend ses droits.

Nous sommes projetés dans une famille de la diaspora, dans le Marseille des années 1980. Aram, un jeune homme (Syrus Shahidi), a été élevé entre sa grand-mère Arsinée, véritable mémoire vivante de l'Arménie qui lui a communiqué sa haine farouche contre les Turcs, son père (Simon Abkarian), épicier un rien veule qui a choisi de faire table rase du passé pour offrir une vie digne à sa famille et sa mère, Anouch (Ariane Ascaride). Aram reproche à son père d'avoir abandonné la lutte armée, d'avoir en quelque sorte abdiqué son arménité pour vivre une petite vie de boutiquier. Le jeune homme se vit quant à lui comme un héritier de Tehlirian et de Manouchian dont les portraits ornent sa chambre, comme un légataire héroïque de la douleur d'un peuple qu'il s'agit de faire entendre. L'expulsion de la communauté arménienne d'une église de Marseille à la suite de dissensions entre le gouvernement français et la diplomatie turque à propos de l'installation d'un mausolée commémorant le génocide le conduit à se radicaliser et à fuir son foyer. Au cours de son premier attentat à la voiture piégée contre l'ambassadeur turc à Paris, Aram fait une victime collatérale, Gilles Tessier (Grégoire Leprince-Ringuet, dans son meilleur rôle), un jeune homme de bonne famille qui perd l'usage de ses jambes dans l'explosion. Dès lors, Aram fuit la France pour rejoindre l'ASALA (Armée Secrète Arménienne de Libération de l'Arménie) basée au Liban tandis que sa mère, dévastée, va chercher à rencontrer Gilles Tessier.

« Une histoire de fou », s'il a l'ampleur et l'ambition de la fresque (une traversée du vingtième siècle avec une ellipse de soixante ans) se pose plutôt comme une réflexion sur la manière de vivre le fait d'être l'héritier d'un peuple décimé, d'être un « porteur d'histoire » pour reprendre le titre de la pièce d'Alexis Michalik. Entre les œillères du père qui se contente de perpétuer le folklore et les revendications du fils qui s'incarnent dans la lutte armée, chacun a ses raisons et Guédiguian ne porte aucun jugement sur ses personnages si ce n'est qu'il semble fasciné par la fougue de la jeunesse, par ceux de ses personnages qui croient en quelque chose. Il croise d'ailleurs magnifiquement, en montage parallèle, le corps vigoureux et halé de Aram et celui, mutilé, de Gilles Tessier. « Une histoire de fou » pose aussi la question des dérives sanguinaires de la lutte armée. Hanté par le dommage causé à sa victime, Aram garde un semblant de raison, refusant de perpétrer des attentats à l'aveugle qui pourraient toucher des innocents. « Ne me dites pas que ce garçon était fou » chantait France Gall dont le « Il jouait du piano debout » plane tout le long du film. Aram, qui préfère mourir debout (légère variante), acceptera finalement de rencontrer sa victime, sans renier son action. « Tu es notre meilleur ambassadeur » dira-t-il à Gilles, qui finit, au terme d'un cheminement douloureux, par épouser la cause arménienne. La force de Guédiguian tient à ce qu'il ne cède jamais aux bons sentiments, tout en auréolant ses personnages, notamment maternels (la mater dolorosa de substitution campée fièrement par Ariane Ascaride), d'une grande tendresse. En dépit de quelques passages un peu trop démonstratifs et maladroits (la leçon géopolitique du père dans l'épicerie, le coup de sang de Aram à l'église), « Une histoire de fou » parvient à doser subtilement le romanesque et le didactique, entre respect à la lettre des faits historiques et liberté de la fiction (le film transpose en France un événement survenu en Espagne et raconté par le romancier José Gurriaran,victime collatérale d'un attentat à Madrid). En résulte un film d'une grande richesse, aussi implacable que généreux, dont la fin, apaisée, en forme de main tendue à l'ennemi séculaire, résonne comme un des vers de "L'affiche rouge" d'Aragon : « Quand tout sera fini plus tard en Erevan/ Un grand soleil d'hiver éclaire la colline/ Que la nature est belle et que le cœur me fend/La justice viendra sur nos pas triomphants [...) ». Seule énigme : alors qu' « Une histoire de fou » évacue tout folklore marseillais, Ariane Ascaride reprend l'accent à la fin, sans coup férir, au beau milieu des terres arméniennes, comme si en somme la mère-patrie rejoignait la Bonne-mère.

Grégoire Leprince-Ringuet et Ariane Ascaride en mater dolorosa de substitution.

Grégoire Leprince-Ringuet et Ariane Ascaride en mater dolorosa de substitution.

Tag(s) : #Histoire, #génocide arménien, #Guédiguian

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