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« Les œuvres d'art sont d'une solitude infinie, et rien ne permet moins de les atteindre que la critique », proclamait Rilke dans ses « Lettres à un jeune poète ». Une telle phrase semble avoir été inventée pour le cinéma d'Apichatpong Weerasethakul, tant ses films résistent à toute analyse critique, se dérobent devant les mots. Si l'on s'en réfère aux propos à valeur de manifeste d'Antonioni, « Any film that can be discribed in words, isn't really a film » (« Tout film qui peut être décrit par des mots, n'est pas réellement un film »), c'est plutôt bon signe. A ce compte là, « Cemetery of splendour » mérite amplement d'être qualifié de film, de grand film même, condamnant la critique qui suit à n'être qu'une prétérition. « Words, words, words », comme dirait l'autre...

« Cemetery of splendour », ce sont deux très courtes heures de pures sensations optiques et sonores qui nous placent dans un état second, comme avait pu le faire le merveilleux « Oncle Boonmee », palme d'or 2010 de l'inquiétante étrangeté. On ne s'explique toujours pas qu'Apichatpong Weerasethakul ait été rétrogradé à « Un certain regard » cette année, mais les voies de la sélection sont impénétrables...Tout comme cette expérience sensorielle, mystique et hallucinatoire à laquelle nous invite ce cinéaste magnétiseur, qui, parce qu'il refuse de nous en donner les clés, nous laisse grandes ouvertes les portes de son monde.

Film de « voyant », de médium, « Cemetery of splendour » laisse infuser son onirisme à température ambiante, le laisse coloniser, lentement mais sûrement, la réalité quotidienne de la petite province de Nisan. Dans un hôpital de fortune, installé dans les locaux d'une ancienne école, sont regroupés des soldats, tous atteints d'une mystérieuse maladie du sommeil, qui tient de la narcolepsie. Jen (Jenjira Pongpas, l'actrice fétiche du cinéaste), se porte volontaire pour soigner ces vénérables patriotes alités, malgré son handicap (une de ses jambes est plus courte que l'autre). Elle se lie d'emblée d'amitié avec Keng, une jeune médium sollicitée par les proches des soldats endormis pour entrer en contact avec leur esprit et se prend également d'affection pour un de ses patients, Itt, qui se réveille par intermittences. De la bouche de deux princesses, Jen apprend que l'hôpital est construit sur les vestiges d'un cimetière royal et que l'esprit des rois morts, qui continuent à livrer bataille dans une dimension parallèle, se nourrit de l'énergie des soldats comateux. Pour reprendre la phrase de Kafka à propos de la littérature, le cinéma de Weerasethakul est un assaut contre la frontière, les frontières : entre la veille et le sommeil, le présent vivace (ah, ce bruissement continu...) et l'antédiluvien, la quotidienneté la plus paisible et une forme de mysticisme vitaliste. Les contours s'estompent, avec encore plus de netteté que dans « Oncle Boonmee », puisque le film ne s'embarrasse d'aucun effet de style, d'aucun trucage, devenant par là encore plus envoûtant, plus broussailleux. Cette hypnotisante perméabilité atteint son apogée dans la longue et magnifique scène de déambulation sylvestre où Keng, visitée par l'esprit de Itt, décrit par le menu à Jen les salles du palais royal, faisant resurgir, par la seule force de la parole, tout un monde enfoui par des siècles de végétation.

Des turbines hydrauliques s'activent, métaphorisant cet imperceptible brassage des temporalités et des dimensions, tandis qu'une sonde urinaire est filmée comme un sablier. Le « bas corporel » et les excrétions s'invitent : une scène de défécation en pleine nature rappellera à certains celle d' « Au fil du temps » de Wenders ; l'érection d'un soldat endormi provoque le fou rire des soignantes. De délicieuses petites touches d'humour s'insinuent au cœur de ce voyage statique et métaphysique, de cette splendide traversée somnambulique en quadrichromie.Tout advient, calmement, naturellement, dans « Cemetery of splendour », antithèse parfaite de « The Iron Coffin Killer » -dont un trailer est montré au mitan du film- et de sa surenchère spectaculaire de violence et de fantastique. A la fureur et au mystère d'une telle série Z, qui transforme les spectateurs en zombies, Weerasethakul oppose sa douceur enveloppante et son mystère, la force tranquille de son cinéma. Et, on sait, depuis longtemps déjà, que la formule est gagnante.

Jenjira Pongpas, actrice fétiche de Weerasethakul.

Jenjira Pongpas, actrice fétiche de Weerasethakul.

Tag(s) : #Taïwan, #onirisme, #païen, #mysticisme, #Un certain regard, #chef d'oeuvre

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