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« Merci à Michael Haneke de ne pas avoir fait de film cette année ! ». Par cette boutade, cette pirouette (faussement?) modeste, Jacques Audiard insinuait dans son discours de lauréat de la Palme qu'il aurait pu prétendre à l'honneur suprême en 2009. Cette année là, le jury avait consacré « Le ruban blanc » quand « Un prophète » avait dû se contenter d'un lot de consolation, le Grand Prix. En récompensant Jacques Audiard pour « Dheepan », œuvre mineure de sa filmographie, en tout cas la plus inégale, les jurés cannois ont donc joué les redresseurs de torts. On justifiera ainsi l'attribution -controversée- du sésame : une Palme d'Or rétrospective pour l'ensemble d'une œuvre au noir, mélange à vif de film social à la française et d'un cinéma de genre à l'américaine. Mais dans « Dheepan », le mélange ne prend pas, justement, et c'est là que le bât blesse. Les scènes d'action, qui arrivent à la fin comme un cheveu sur la soupe, viennent faire voler en éclats (au sens propre comme au figuré) l'équilibre sur lequel reposait le film, entre naturalisme et exotisme, chronique sociale et relecture réussie des « Lettres persanes ». C'est peu dire que la fine approche de l'intégration à l’œuvre pendant les deux tiers du film est sapée par la désintégration finale qu'Audiard lui fait subir. D'autant que ce revirement scénaristique en forme de saut dans le vide n'est pas assumé jusqu'au bout et s'accompagne d'un improbable retour au calme.

« Dheepan » se termine donc par deux pannes de scénario : le moteur fume, tout s'embrase, tout le film, par ailleurs plutôt bon, se consume dans cette ridicule apocalypse finale. La violence semble surgir d'autant plus arbitrairement dans « Dheepan » que le film se tenait dans une forme de rétention inhabituelle chez le cinéaste. D'habitude diluée dans l'ensemble, elle intervient ici sous la forme de précipité solide pour le moins fumeux. C'est que le héros, Dheepan donc, semble condamné à errer d'un chaos l'autre, et que la guerre d'indépendance au Sri Lanka qu'il a menée aux côtés de ses camarades, les Tigres tamouls, l'horreur à laquelle il a été confronté (voir les corps de ses frères d'armes calcinés) laissent des traces. Hanté par le conflit qu'il s'est hâté de fuir en se constituant une famille de substitution, seule passerelle possible pour obtenir le droit d'asile en France, Dheepan ne veut plus avoir affaire à son pays et surtout pas se mouiller dans le trafic d'armes. Mais cette violence, qu'il expie en tenant à jouer les immigrés modèles, en s'acquittant de son nouvel emploi de gardien d'immeuble avec zèle, en se faisant le plus discret possible, resurgit d'une manière d'autant plus imprévue. Après l'avoir constitué en émule contemporaine des Usbek et Rika de Montesquieu, après avoir montré la cité et ses zones de non-droit par le prisme de son regard médusé et perplexe, Audiard relègue Dheepan au rang de héros primitif, attentif aux appels de la jungle pour redéployer sa violence.

Sans ces bifurcations de scénario plus que discutables, « Dheepan » eût été un bon film. Audiard y fait montre encore une fois de ses qualités de directeur d'acteurs (Antonythasan Jesuthasan, doté d'une présence incontestable, est épatant, en héros audiardien type, mélange de fébrilité douce et de force), de styliste mais surtout de grand metteur en scène. Comme dans “Un prophète”, il filme des microcosmes, la banlieue et la famille, comme des micro-cellules éclatées, malades, qu'il est nécessaire de ressouder. Qu'il s'agisse de transformer un simulacre de famille en vraie famille, d'unir les solitudes juxtaposées de trois êtres démunis face à un univers étranger, de les intégrer dans la cité (au sens d'espace social -école- et de banlieue), cette tentative de solidarisation passe par une brillante mise en scène de l'espace. Tout est barrières dans “Dheepan” : barrière de la langue, fenêtres, portes, vitres qui ressemblent à des écrans. “C'est drôle, on se croirait au cinéma” dit l'épouse d'infortune du héros en regardant de derrière sa fenêtre les caïds en train de se livrer à leurs trafics nocturnes. Mais ce formalisme, auquel on peut reprocher un certain systématisme à la longue, ne fait pas écran, loin s'en faut, à l'émotion qui se dégage de cette chronique d'un drame malheureusement ordinaire, le déracinement, l'exil. En décentrant le regard, Audiard redonne un nouveau souffle au “banlieue-movie”, le revigore même par quelques petites touches d'humour qui se fraient un chemin. Humour discret, loin de celui de papa, bien sûr. Papa Audiard qui, s'il était encore de ce monde, aurait certainement dit à son fils : “Ta fin, c'est du brutal!”.

Copyright image : The Hollywood reporter

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Tag(s) : #Palme d'or, #Cannes, #chronique, #social, #action

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