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On ne sait si son patronyme a quelque chose à voir dans tout ça, toujours est-il que Philippe Le Guay est un réalisateur qui insuffle une singulière gaieté à ses films, que ce soit sous la forme de l'ébouriffant gynécée ibérique des « Femmes du sixième étage », du rire complice du moraliste dans « Le coût de la vie » où il épinglait l'avarice d'une bourgeoisie de province ou de la gourmandise pour le verbe moliéresque (« Alceste à bicyclette »). Mais, chez lui, la comédie n'est souvent qu'un leurre qui dissimule une certaine noirceur, une griffe acérée qui permet de sonder en profondeur le caractère de ses personnages. Dans « Floride », libre adaptation de la pièce de Florian Zeller, « Le père », qui connut un grand succès sur les planches avec Robert Hirsch dans le rôle-titre et Isabelle Gélinas, Le Guay joue sur ce double registre, le comique laissant affleurer peu à peu la détresse des personnages jusqu'à être totalement englouti par le drame. Drame de la vieillesse, des intermittences de la mémoire et de la lucidité, d'un Alzheimer qui ne dit pas son nom et qui affecte Claude Lherminier (Jean Rochefort), octogénaire pétillant aux allures de « grand duc » à la retraite, qui porte encore beau mais dont les absences et la cyclothymie deviennent de plus en plus préoccupantes. Sa fille, Carole (Sandrine Kiberlain), qui a repris l'usine familiale, fait des pieds et des mains pour lui dégoter des aides à domicile, qu'il décourage les unes après les autres à grand renfort de mises en scènes catastrophe, d'allusions grivoises, de mauvaise foi et de franchise déplacée qui en font une sorte de cousin sympathique de « Tatie Danielle ». Carole en est la première victime, elle qui se sacrifie pour s'entendre dire qu'elle est cupide et se voir reléguée à la deuxième place, après la fille préférée, qui vit en Floride et dont Claude ne cesse d'annoncer l'hypothétique retour.

Il faut dire que l'ancien est tout à ses antiennes : Claude répète à longueur de journée qu'il ne boit que du jus d'orange de Floride, qu'il déteste le riz au lait qui lui rappelle un mauvais souvenir de la guerre et qu'il se refuse à être enterré dans le même cimetière que son ex-meilleur ami, pour une histoire de spéculation et d'entourloupe. Monomanie sénile, mémoire qui flanche, éclats gênants en public : toutes ces misères de la vie de senior laissent parfois place à de grands moments de lucidité et de complicité avec sa fille, son petit fils et son entourage, qui portent sur lui le regard mi-affectueux, mi-indulgent de l'adulte sur l'enfant. C'est que Claude, avec ses étranges saillies, ses baskets fluo à scratch, est en quelque sorte retombé en enfance : dommage que la mise en scène vienne appuyer lourdement la métaphore à l'aide de flash-backs aussi ineptes que maladroitement insérés.

Tout le problème de « Floride » vient de là, de sa mise en scène purement illustrative qui tourne en rond et de sa tentative ratée de mettre en images la déliquescence d'un cerveau, en brouillant maladroitement les pistes. Là où la pièce de Zeller mise en scène par Ladislas Chollat parvenait à nous égarer parmi les divagations de son personnage en nous assimilant presque à sa folie, nous forçant sans cesse à faire la part du vrai et du faux, Le Guay se livre à une simple illustration colorée qui affadit la cruauté et le magnétisme de la pièce originelle. En prenant le parti de fondre la pièce dans les canons de la comédie populaire, bref d'alléger le sujet surtout dans la première moitié du film , Le Guay choisit souvent la facilité, offrant souvent des scènes parfois drôles et pimentées, mais plus ou moins convenues serties dans une photographie criarde, digne d'une mauvaise pièce de boulevard.

Les ramifications tissées autour de la pièce s'avèrent la plupart du temps contingentes (le personnage du petit-fils n'apporte pas grand chose au film), et souffrent,sur la longueur, de la répétition (le film dure 1H53) quand elle ne donnent pas lieu à des scènes au mieux artificielles, au pire grotesques. C'est un cinéma loin d'être antipathique mais à la limite du rance. Seules la frétillante malice et la remarquable plasticité de jeu d'un Rochefort nous retiennent à ce film pantouflard, à cette dilatation plan-plan d'une pièce honorable dont le seul mérite est peut-être d'interroger le rôle d'un choc traumatique, la part de résilience dans le processus de dégénérescence de la mémoire. Une question que posait aussi, problèmes de vieillissement mis à part, le dernier film de Rémi Bezançon, « Nos futurs » avec un certain...Pierre Rochefort.

Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain dans "Floride" (copyright image Cinematon)

Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain dans "Floride" (copyright image Cinematon)

Tag(s) : #Jean Rochefort, #adaptation, #mémoire, #Alzheimer, #vieillesse

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