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S'il en est un qui règle son pas sur le pas de Robert Bresson, c'est bien Philippe Ramos. A son insu, peut-être. Toujours est-il qu'après s'être intéressé à Jeanne d'Arc, le voilà qui met en scène un curé de campagne dans la France des années 1950, tout comme son illustre prédécesseur. Point commun entre ces deux figures? Leur condamnation à mort, la pucelle au bûcher, l’ecclésiastique libertin et meurtrier de « Fou d'amour » au billot. Au moins, celui-ci aura laissé un beau cadavre, un cadavre morcelé qui rappelle que les prêtres ont une âme...et un corps, c'est souvent le problème. Mais ça n'est pas les remords ou le cas de conscience qui étouffent ce fin stratège qui n'aspire qu'à trousser ses ouailles féminines en mal d'amour, ses « chères Albonnaises ». Parler de ses lectures, entraîner les gamins du village au football, créer un club théâtre...tout est bon pour séduire ses paroissiennes. De ses paroissiens, il n'a cure : il faut le voir expédier la confession ennuyeuse d'un Albonnais, dont le défaut principal est de n'être pas une femme ! L'appât fonctionne à merveille : toutes, de la châtelaine lettrée et mécène à qui on ne la fait pas (délicieuse, admirable, Dominique Blanc !) à la laitière, se pressent de lui accorder leurs faveurs. Mais tel est pris qui croyait prendre : le Dom Juan en soutane tombe fou amoureux de Rose, une jeune fille de ferme aveugle et délicate (Diane Rouxel, créature quasi bressonienne, vue dans « La tête haute »), qui ne tarde pas à tomber enceinte. Finies les prospérités du vice, l'heure de la pénitence a sonné. Tout cela, c'est la tête du curé mort qui nous le raconte. Son récit prend la forme d'un plaidoyer retors et séducteur («Je fus certes un rien coupable, mais avant tout une victime. ») aussi tragique que comique, aussi joyeusement grivois que désespéré, serti dans une langue délicieuse, fourmillante de métaphores licencieuses, qui rappelle celle des romans libertins du XVIIIe siècle.

Libre adaptation d'un fait divers des années 1950 auquel Philippe Ramos avait déjà consacré un court-métrage, « Ici-bas », ce journal post-mortem d'un curé de campagne priapique rappelle le chef d’œuvre de Bresson par l'omniprésence admirablement dosée de la voix-off et le dépouillement de certains décors . L'épisode du sauvetage in extremis d'un enfant moribond peut apparaître également comme un écho édulcoré du pouvoir de résurrection de l'abbé Donissan dans le film de Pialat. Mais ce curé, aux antipodes des figures bernanosiennes torturées, aurait plutôt le machiavélisme, l'appétit d'un ecclésiastique des romans de Sade et la légèreté rieuse d'un curé à solex tout droit sorti de la comédie italienne (on pense aussi, de temps en temps à Moretti). Tandis qu'avec sa végétation luxuriante et ses femmes que le curé n'a de cesse d'assimiler à des fleurs épanouies, la petite paroisse d'Albon ressemble fort au décor de « La faute de l'abbé Mouret" de Zola. Un vrai paradis terrestre que Ramos filme parfois à la manière d'un Weerasethakul. Le réalisateur, qui confie avoir une approche avant tout picturale du cinéma, compose ses plans comme autant de beaux tableaux qui se succèdent dans un classicisme gracieux et décorseté qui n'exclut pas quelques gimmicks parodiques bien sentis (le roman-photo pour éclipser une scène convenue). De la belle ouvrage, ciselée par l'artisan touche-à-tout qu'est Ramos, aussi bien scénariste, monteur, cadreur que décorateur de ses films.

La première partie, d'un hédonisme débridé et complice, est follement séduisante, étincelante d'esprit, portée par une batterie d'irrésistibles comédiens de théâtre, de Dominique Blanc à Jacques Bonnaffé (dans un rôle assez proche du Mgr Poileau de la série « Ainsi soient-ils »). La suite, tout aussi léchée (scènes d'extases, oniriques et poétiques), mais un peu plus convenue -peut-être parce que le fait divers semble reprendre ses droits-, glisse imperceptiblement vers une austérité macabre, une tentation du désespoir qui repose entièrement sur les épaules de Melvil Poupaud dont la diction goûteuse et la voix charmeuse restent encore longtemps à l'oreille.Excellent dans la duplicité gourmande comme dans la folie neurasthénique, l'acteur fétiche de Raoul Ruiz montre que la soutane lui sied autant que les tailleurs et le rouge à lèvres. Désormais promis aux rôles de composition, et ce depuis le succès de « Laurence anyways », il incarnera cet automne un repris de justice français reconverti dans le proxénétisme, sur fond de mafia bulgare. Encore une histoire qui finira mal, assurément.

Dominique blanc, merveilleuse et melvil Poupaud, très à l'aise dans ce rôle de composition (image Alfama Films)

Dominique blanc, merveilleuse et melvil Poupaud, très à l'aise dans ce rôle de composition (image Alfama Films)

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