Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La passion à l'épreuve de la collision des milieux sociaux, tel est le motif, obsessionnel, de la filmographie de Catherine Corsini. Les étreintes clandestines au milieu de verts pâturages irradiés de soleil, qu'elle filmait inlassablement dans « Partir » et qu'elle décline sur un mode saphique et bucolique dans « La belle saison » sont en passe de devenir un autre de ses leitmotivs. Mais, malgré ces invariantes, quelque chose a changé dans ce dernier film : le trait s'est désépaissi depuis « Trois mondes », son précédent long-métrage ; l'ancrage social des personnages, s'il est amplement dessiné, échappe à la caricature. Histoire d'amour fusionnelle entre Delphine, une jeune agricultrice lesbienne et Carole, une militante féministe doublée d'une homosexuelle qui s'ignore, « La belle saison » peut apparaître comme un double inversé de la « Vie d'Adèle » : ici, c'est la fille la moins « dégrossie » qui initie la plus émancipée aux ébats saphiques et par là, la révèle à elle-même. On comprend que Catherine Corsini ait pris peur à la découverte du film de Kéchiche, alors que son film était déjà en gestation. Qu'elle se rassure. Sur le plan du choc entre classes sociales, son film est beaucoup plus subtil. Ici, pas de dichotomie simpliste spaghetti versus huîtres, juste un milieu paysan englué dans ses préjugés auquel, le défi n'est pas des moindres, il s'agit de faire prendre conscience de sa différence.

Si la réalisatrice inscrit son récit dans le sillage bouillonnant de 1968, au cœur des luttes émancipatrices de 1970 et de son cortège d'actions féministes (manifeste des 343 salopes, boycott des réunions anti-avortement...), la force de son film provient de ce que les signes extérieurs de l'époque se diluent progressivement pour rester à l'état d'arrière-plan discret. L'universalité de l'histoire et l'élan fougueux des corps-à-corps féminins prennent le pas sur le « film d'époque », sans faire fi des déterminations psychosociologiques et du contexte. C'est peut-être pour cette raison que le film se bonifie au fur et à mesure qu'il avance. Si la reconstitution de la cellule vibrionnante qu'était le Mouvement de Libération des Femmes pâtit au début d'une mise en scène trop démonstrative et de dialogues assez mécaniques, elle est sauvée par une énergie, une fantaisie allègre (la scène rocambolesque d'un enlèvement à l'hôpital psychiatrique) et un ton badin qui rendent l'ensemble extrêmement sympathique et enlevé.

Mais Corsini n'est définitivement pas une cinéaste des mouvements collectifs : son domaine, c'est un cinéma intimiste, resserré sur les élans du cœur contrariés, et elle fait bien d'y revenir dans la dernière partie. Tiraillée entre sa passion pour Carole, venue la rejoindre dans sa ferme du Limousin et la peur de se heurter à l'incompréhension et au rejet de son milieu, Delphine fait l'autruche, jusqu'au suspense final, magnifiquement orchestré. La puissance dramatique du film vient de ce que les deux protagonistes doivent, chacune leur tour, faire face à un dilemme, mais aussi de la manière, discrète et imprévue, dont Catherine Corsini orchestre un renversement, Carole, l'ex-hétéro, devenant le moteur du couple en lieu et place de Delphine, amoureuse des femmes depuis l'enfance. Entre deux scènes de nu filmées avec gourmandise au cœur du bocage ensoleillé (admirable travail de la chef-op Jeanne Lapoirie), la réalisatrice mène tambour battant le récit d'une passion solaire et incandescente, prise entre étau des convenances et pulsion libertaire.

Dans le rôle de la souris des villes dessalée confrontée aux mœurs étriquées de la campagne, Cécile de France fait merveille. Tornade ambulante, à la fois vibrante et survoltée, qui rappelle par endroits la Isabelle de la trilogie de Cédric Klapisch, la sémillante actrice belge donne le la d'un film qui oscille avec grâce entre feel-good movie féministe, mélodrame sentimental et témoignage d'une époque. Face à elle, Izia Higelin reste dans la rétention mais irradie tout autant, honorant ses galons de meilleur espoir féminin 2013. Et le cortège de seconds rôles est à l'unisson : de l'inénarrable Noémie Lvovsky, géniale en Folcoche arriérée, jusqu'aux excellents Laetitia Dosch, Benjamin Bellecour et Kévin Azaïs (remarqué dans « Les combattants »). Surnageant de la maigre moisson estivale, le film de Catherine Corsini est à même de nous convaincre que l'été est une belle saison pour le cinéma.

Cécile de France et Izia Higelin (copyright image : Le bleu du Miroir ;) )

Cécile de France et Izia Higelin (copyright image : Le bleu du Miroir ;) )

Tag(s) : #seventies, #féminisme, #homosexualité

Partager cet article

Repost 0