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Adolescent, Joann Sfar était fasciné par les romans de Sébastien Japrisot, et particulièrement par « La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil », publié en 1966. Fort de deux réalisations, « Gainsbourg, vie héroïque » et « Le chat du rabbin » toutes deux couronnées d'un César, le dessinateur prolixe s'est vu proposer de réaliser une nouvelle adaptation du roman (après celle d'Anatole Litvak en 1970) à partir d'un scénario déjà élaboré. Le hasard fait bien les choses. Joann Sfar, un peu moins. Ou, pour être plus juste, disons que le réalisateur semble ne pas détenir toutes les commandes de ce film de commande et, finalement, se satisfaire de la casquette de directeur de la photographie. Imagerie vintage électrisée par de la musique pop, réalisation sophistiquée avec splits-screens et ralentis, floutages et irisations, ambiance lorgnant parfois vers la BD, voire le cartoon : tout cela Joann Sfar maîtrise. Mais cette habileté plastique alliée au plaisir manifeste du cinéphile tout à son exercice de style (références au « Passager de la pluie » de René Clément dont il avoue s'être inspiré,mais aussi à « Galia » de Georges Lautner) produit un film qui échoue à restituer l'atmosphère des seventies, alors même qu'il en agite tous les signes. De là un film-fétichisme qui fait montre d'un certain peps, notamment lorsqu'il s'attarde sur son héroïne, vraie bombe sexuelle à retardement, mais qui s'acquitte du volet « thriller » avec une nonchalance un peu brouillonne, une mollesse désincarnée.

Il faut dire que ce roman, réputé inadaptable – tout est relatif depuis l'adaptation d' « Inherent vice » par Paul-Thomas Anderson- déroule une intrigue tout ce qu'il y a de plus tarabiscotée. Dany, secrétaire (Freya Mavor, mi-enfantine, mi-vamp), est contrainte de se rendre au domicile de son patron (Benjamin Biolay, en businessman aussi flegmatique que retors) pour y finir de taper un rapport. La femme du dit patron (Stacy Martin de « Nymphomaniac ») est une ancienne amie qui porte désormais sur elle le regard condescendant de la parvenue. Chargée ensuite d'amener le couple à l'aéroport, puis de ramener la Thunderbird à bon port, Dany décide de mettre les voiles...jusqu'à la mer, qu'elle n'a jamais vue. Commence alors un road-trip cauchemardesque où la sensuelle donzelle est rattrapée par un passé proche qu'elle n'a, semble-t-il, pas vécu (leitmotiv des films des années 70, dont « Un papillon sur l'épaule » avec Lino Ventura). L'héroïne est-elle un petit poucet amnésique, semant des traces et indices aussitôt oubliés ou l'objet d'une machination ourdie par plusieurs riverains et passagers, dont un homme aussi enjôleur qu'opaque (Elio Germano, vu dans « Leopardi » de Mario Martone) ? Toujours est-il que la dame finit par retrouver un cadavre dans l'auto.

Sfar confie être davantage intéressé par la question de la culpabilité que celle de la folie, et cette préférence est palpable dans le traitement de l'intrigue, les élucubrations de l'héroïne sonnant de manière artificielle tandis que l'élucidation du meurtre s'avère plutôt bien menée, dans une acmé sexuelle cauchemardesque. Si le film trouve un certain charme dans ses gimmicks cartoonesques (fantasmes de la secrétaire pour son patron, yeux des provinciaux mâles braqués sur cette beauté aux jambes interminables) revisités avec drôlerie, il vaut surtout pour la façon dont il montre une héroïne qui s'émancipe et se constitue en femme libre à la faveur d'une aventure mortifère (la libération sexuelle était un sous-texte manifeste du roman), passant d'une sensualité larvée à une sensualité débridée. Quant au casting international, il produit un fond sonore dissonant, mais par là intéressant, unissant des tessitures de voix aussi différentes que celle, lymphatique, de Biolay avec le ton glacial d'une Stacy Martin et la diction juvénile de Freya Mavor. L'ensemble vocal confine au Bashung, comme l'appellait de ses vœux Joann Sfar. "La dame dans l'auto...", rien de plus, rien de moins, qu'une « petite entreprise » sympathique, au résultat souvent faiblard.

Freya Mavor au volant de la Thunderbird (copyright image UGC)

Freya Mavor au volant de la Thunderbird (copyright image UGC)

Tag(s) : #seventies, #Japrisot, #fétichisme

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