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C'est une curiosité, un OVNI dans le paysage morose et sinistré des films de banlieue. D'ailleurs, « Asphalte » est traversé par un objet volant bien identifié, lui : un astronaute de la NASA dont la navette est venue s'échouer sur le toit d'un HLM. Infiltrer des éléments cosmiques dans un décor hyper naturaliste, cela tient de la « rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie » mais c'est justement ce décalage qui insuffle une poésie singulière à « Asphalte ». Présenté hors compétition à Cannes, cette chronique bétonnée aussi tendre que cocasse est sans nul doute le film le plus personnel et le plus abouti de Samuel Benchetrit qui, après les échecs consécutifs de « Chez Gino » et d'« Un voyage », a choisi d'adapter plusieurs nouvelles de son recueil « Chroniques de l'asphalte », paru en 2005. Le réalisateur dit avoir voulu raconter « trois histoire de chute » : celle du cosmonaute américain susmentionné (Michael Pitt), hébergé par une vieille dame d'origine algérienne le temps que la NASA vienne le chercher ; celle d'un gros nounours hirsute à la mélancolie un peu bougonne (Gustave Kervern) qui, pour avoir refusé de participer aux frais d'installation d'un nouvel ascenseur, devient persona non grata dans le monte-charge et se retrouve gros-jean-comme-devant lorsqu'il est contraint de se déplacer en fauteuil roulant ; enfin, celle d'une actrice sur le retour (magnifique contre-emploi d'Isabelle Huppert), qui rencontre, dans son désœuvrement, son voisin de palier, un jeune lycéen désinvolte (Jules Benchetrit, magnétique).

Contrairement à ce qu'évoque son titre, à savoir une chronique filmée à hauteur du plancher des vaches ou plutôt de bitume, « Asphalte » est une sorte de conte en apensanteur qui se nourrit juste ce qu'il faut du réalisme grisonnant des barres d'immeubles et des solitudes juxtaposées de ses habitants pour les transcender à l'aide d'éléments et de situations absurdes. « Asphalte » ragaillardit le « banlieue-movie » en le délestant de tous les clichés associés au genre et en y infiltrant la malice et la truculence douce des films de cours d'immeuble. Impossible de ne pas penser au merveilleux « Dans la cour » de Pierre Salvadori, où Kervern endossait déjà le rôle d'un dépressif doux comme un agneau sous ses airs atrabilaires. Chacune de ses apparitions dans « Asphalte » est un irrésistible condensé de spleen loufoque et de dérèglement gagesque. C'est la partie la plus sensible et la plus drôle du film, que vient parachever Valeria Bruni-Tedeschi en infirmière de nuit esseulée et fébrile.

Solite et insolite, « Asphalte » dessine au cœur même de ce décor tristounet plombé par un ciel bas une sorte de cocon presque aseptisé mais très chaleureux au sein duquel on se love le sourire au coin des lèvres. La réalisation qui fait la part belle aux silences et aux plans-séquences, le montage avec ses raccords discrets et élégants font ressortir la poésie joyeusement hétéroclite de l'ensemble. Ce n'est pas la moindre des prouesses de Benchetrit que de maintenir de bout en bout la curiosité amusée du spectateur, un sentiment de « jamais vu », de coq-à-l'âne qui prend forme petit à petit. Si le ressort comique du tandem Madame Hamida-l'astronaute s'essouffle un peu sur la longueur, il a le mérite d'exalter des valeurs telles que la curiosité envers l'autre, la solidarité, autant de petits messages que Benchetrit a le bon goût de ne pas asséner mais de glisser en loucedé. C'est l'autre, aussi différent soit-il, qui arrive à faire advenir quelque chose en soi, témoin cette magnifique scène où le personnage d'Isabelle Huppert répète ou plutôt déclame de manière ridicule un monologue face caméra. A la suite d'une remarque de son jeune voisin, pourtant étranger au monde du théâtre, c'est le déclic : son jeu devient pur, vrai, émouvant. Un moment de grâce au cours duquel on a l'impression d'assister en direct à la naissance d'une actrice. Faire jouer une telle scène à une vieille routière du théâtre et du cinéma, la grande « Iz'Hup », vraiment, ça ne manque ni de sel ni de panache.

Gustave Kervern et Valeria Bruni-Tedeschi. Copyright : Paradis films

Gustave Kervern et Valeria Bruni-Tedeschi. Copyright : Paradis films

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